Œil pour Œil #2

Salut à toi, arpenteur des cimes graphiques, voyageur du visuel qui a élu domicile sur le versant caché de la montagne! Œil pour Œil est de retour sur Index Grafik pour te conter fleurette et proposer à tes mirettes de quoi passer l’hiver. Parce qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, et qu’il serait de bon ton de rendre aux Hitchcock et Fellini ce que les Fincher et Coen leur ont pris, Œil pour Œil découpe, épluche et rends justice au cinéma de ton papi.

Pour ce deuxième numéro, un duel à la bougie entre deux grands films gothiques: Crimson Peak et les Innocents.

 

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Guillermo le Conquérant

Ce qu’il y a d’intéressant à analyser l’œuvre en expansion (mais déjà bien fournie) d’un réalisateur comme Guillermo Del Toro, c’est le fait que l’on peut y déceler immédiatement un art absolument unique du compromis. En effet,  le señor démontre depuis le début de sa carrière une volonté de traiter des histoires simples et accessibles dans un enrobage visuel et thématique d’une richesse extraordinaire. Faisant feu de tout bois, ce dernier s’empare de tous les supports existants du fantastique et de l’horreur pour nourrir sa filmographie. Qu’ils soient issus de la littérature (L’Echine du Diable) de la bande dessinée (Hellboy, Blade 2),  du folklore traditionnel (Le Labyrinthe de Pan), de l’animation (Pacific Rim) et bien entendu du cinéma,  les films de Del Toro l’inscrivent sans conteste dans la lignée des grands formalistes hollywoodiens, avec une recherche esthétique constante au service d’œuvres destinées au grand public. Crimson Peak, son dernier métrage en date ne déroge pas à la règle.

On retrouve dans le film tout ce qui fait l’esthétique visuelle très particulière de Del Toro, avec en premier lieu un jeu constant sur les filtres à l’image.  Ces aplats de couleurs vives (rouge, bleu, vert) distillées en fonction de la tonalité de la scène, enrobent le film dans une atmosphère picturale au cachet absolument unique. De même, le soin apporté aux décors et costumes, véritable travail d’orfèvre, réhabilite des fonctions que l’on croyait perdues pour un cinéma mainstream désormais noyé dans l’océan des effets numériques (coucou le chef décorateur). Crimson Peak est un film de fiston avec une volonté de faire tout comme papa : rendre hommage aux anciens tout en traçant un sillon singulier dans le paysage balisé du tout-venant hollywoodien.

Cette démarche, souvent qualifiée par certains critiques comme celle d’un « super auteur », c’est-à-dire d’un cinéaste qui élabore une œuvre à la cohérence esthétique et thématique tout au long des films  qui la composent renvoient indéniablement à un autre fossoyeur du fantastique, Tim Burton. Si la comparaison est on ne peut plus légitime ,  il apparaît comme évident d’opposer la vivacité actuelle du cinéma de Del Toro, sorte de cousin mexicain couillu, à celle de Burton qui se perd depuis presque 15 ans dans des projets au choix casse-gueule (Sweeney Todd, Dark Shadows), fadasses (Big Eyes) voire carrément putassiers (Alice au Pays des Merveilles). 15 ans justement, c’est la période qui sépare ce Crimson Peak du dernier chef-d’œuvre de Burton, Sleepy Hollow. Et comme le monde est quand-même très bien fait, il est possible de relier les deux métrages sous une seule et même bannière: l’héritage de l’âge d’or des studios Hammer.

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Jack le Fataliste

En effet c’est tout un pan du cinéma de genre que ressuscite le film, avec en ligne de mire les grands classiques de l’horreur gothique ou Terrence Fisher mettait en boite les Peter Cushing, Vincent Price et Christopher Lee  à grands coups d’intrigues fantasmagorique et de manoirs en carton-pâte (Frankenstein s’est Échappé, Le Cauchemar de Dracula). C’est d’ailleurs de la sève en ébullition de ces productions que jaillira l’un des plus grands chef-d’œuvres du cinéma gothique, auquel Crimson Peak doit en grande partie son inspiration : Les Innocents de Jack Clayton.

Adapté d’un grand classique de la littérature américaine (Le Tour d’Ecrou d’Henry James) , scénarisé par un auteur en feu (Truman Capote, entre deux chapitres du futur De Sang Froid), shooté par le meilleur chef op de l’époque (Freddie Francis)  et mis en scène par un Jack Clayton (La Foire des Ténèbres) libéré des contraintes et  du cahier des charges que lui imposait la Hammer, Les Innocents débarque en 1961. Autant dire que niveau pedigree, le film  pose ses bollocks sur le table et comme il faut s’il vous plait !

Les Innocents nous présente l’histoire de Miss Giddens (incroyable Deborah Kerr) gouvernante engagée pour s’occuper de Miles et Flora,  deux orphelins occupant le manoir surplombant l’immense domaine de Bly. Au gré des manifestations étranges qui jaillissent  peu à peu dans son quotidien, elle se persuade que les enfants sont possédés par un couple de précepteurs récemment décédés.

D’emblée, le film situe son programme : celui du fantastique littéraire. Tout l’enjeu réside dans l’ambiguïté du comportement de Miles et Flora vis-à-vis de Giddens : est-ce que les inquiétantes visions dont cette dernière est victime peuvent être étayées par une explication rationnelle (manipulation, folie) ou bien sont-ils de purs facteurs surnaturels censés élargir la zone de trouble dans laquelle se perd la pauvre gouvernante ? Respectant à la lettre le principe établi par Tzvetan Todorov, Clayton préfère distiller les indices plutôt que de trancher complètement. Et c’est précisément dans ces petits interstices que réside le caractère extraordinairement subversif du film. L’évidente frustration sexuelle de Giddens, personnage tout entier baigné dans la morale judéo-chrétienne propre au contexte victorien, agit comme un catalyseur pernicieux qui empêche constamment une lecture unilatérale de l’intrigue. L’étrange relation qu’elle noue d’ailleurs avec Miles, jusqu’à une scène de baiser complètement what-the-fuckesque, énonce clairement un sous texte sur la pédophilie qui se révèle incroyablement culotté pour l’époque. Cette notion de corruption d’un monde d’apparat à la morale vacillante est l’illustration parfaite de l’audace dont est capable le fantastique.

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Fantômes contre Fantômes

Selon les dires de Del Toro, Les Innocents était constamment dans un coin de son esprit durant le tournage de Crimson Peak. Et  force est de reconnaitre qu’en plus d’une audace dans le propos, la beauté plastique du film de Clayton n’est pas en reste. La photographie de Freddie Francis, légende hollywoodienne ayant par la suite œuvré chez David Lynch (Elephant Man, Dune, Une Histoire Vraie),  réside dans un art du contraste et une opposition de nuances offerte par le noir et blanc au format Cinémascope. La manière qu’a le film de traiter la progression des apparitions spectrales est par ailleurs un modèle du genre.

L’ouverture, qui s’effectue sur un noir total enveloppé par la ritournelle faussement innocente « O Willian Waler »  deviendra au fil de l’intrigue LE motif du film, celui de la boite à musique  découverte par Giddens et subtilisée par Rosa, qui renferme à lui seul les secrets du passé et l’objet de l’expression directe des défunts par-delà la tombe. Même si les fantômes de Crimson Peak y sont présentés de manière plus frontale, prenant la forme d’esprits décharnés et évanescents de couleurs vives, les péripéties du film de Del Toro interviennent dans une même logique de connexion fétichiste entre l’objet et l’esprit des morts. C’est toute la fonction du jeu de clés dérobé par Edith, que l’on aperçoit dans la seconde partie du film et qui finira par ouvrir l’espace interdit, révélant à la jeune femme à la fois passé, présent et futur. Ces objets à haute valeur symbolique appuyant tour à tour les éléments disséminés du puzzle proposé par les deux films permettent d’étoffer leurs univers respectifs, à l’étrangeté sans cesse exponentielle.

Autre motif qui se révèle porteur de sens dans Crimson Peak,  le mariage entre la blancheur immaculée du domaine enneigé et celle de l’argile qui repose au sous-sol dans la dernière partie du film. Quand arrivent les révélations sur les projets du couple Sharpe, à la fois fratrie dysfonctionnelle et amants incestueux, la blancheur se pare d’un rouge vif qui jaillit de tout coté dans une explosion  poétique brillante et toujours très premier degré. Dès lors, il n’est pas interdit d’effectuer un parallèle entre la situation des Sharpe, frères et sœurs à l’humanité bafouée, isolés du reste du monde dans leur gigantesque manoir sans vie, à celle des enfants Bly, petites créatures insatiables qui semblent manier l’art du double jeu avec un dégré de perversion assez sidérant sans que l’on en ai jamais réellement la preuve. Cette idée de miroir inversé tendu entre chaque personnage ferait du film de Del Toro une continuation fantasmée du film de Clayton, une sorte de passerelle reliant deux points cardinaux du cinéma de genre qui partageraient tous deux la même intention cachée : celle de manier le symbolisme pour inquiéter certes, mais pour émerveiller surtout.

Crimson Peak, de Guillermo Del Toro (2015).
Avec Mia Wasikowska, Tom Hiddleston, Jessica Chastain.

Les Innocents, de Jack Clayton (1961).
Avec Deborah Kerr, Michael Redgrave, Megs Jenkins.

 

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