Œil pour Œil #7

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En couverture : Uncut Gems de Josh et Benny Safdie (2020) / Meurtre d’un Bookmaker Chinois de John Cassavetes (1976)

Par essence, un récit est toujours une série de conflits à résoudre. C’est encore plus vrai quand votre histoire regorge de gangsters, d’argent facile et d’escrocs patentés. Pour ce 7ème numéro, Œil pour Œil invite à sa table deux films de perdants magnifiques, de ceux qui élèvent “la lucha por la vida” à des hauteurs mystiques : Uncut Gems et Meurtre d’un Bookmaker Chinois.

Débarqué sur Netflix en début d’année, Uncut Gems se présente à première vue comme un retour vers le gambling movie, ce sous-genre un peu à part illustré par une poignée de pépites qui ont fait école dans les années 70. Sans rougir de la comparaison avec les classiques alternatifs que sont devenus California Split ou The Gambler, c’est surtout par son dispositif original que le film fait mouche, au point de s’extirper singulièrement de la masse des produits estampillés svod. Dans la foulée de l’excellent Good Time, Josh et Benny Safdie approfondissent leur programme cinétique au long cours avec une plongée intense dans le monde de l’addiction au jeu.

Howard Ratner (Adam Sandler) est un bijoutier juif new yorkais qui mesure sa vie entre les claquements de portières de ses clients VIP et le bourdonnement des appareils électriques de sa salle d’exposition. Criblé de dettes, il passe la majeure partie de son temps à contourner ses créanciers et leurs exécuteurs à coup de mensonges improvisés au millimètre. Entre emprunts, esquives et arnaques, sa survie est une question de timing précis et sa vie, un chaos permanent qu’il alimente de manière compulsive. L’arrivée d’une mirifique opale en provenance d’Ethiopie va venir changer radicalement la donne. Tout entier porté par l’énergie débridé de son protagoniste principal, Uncut Gems est un film de flux à la physique cruelle et instable, introduit par l’éclat bleuté d’une pierre d’Afrique jusqu’à une coloscopie en POV chez un médecin new-yorkais. Toute vertigineuse et programmatique qu’elle soit, cette transition inaugurale entre l’espace, le temps et la matière ressemblerait à une énième tentative de métaphore high concept si elle n’était pas si rapidement évacuée au profit d’une mécanique concrète du mouvement. Car Uncut Gems va vite. Très vite même.

En véritables artistes du chaos, les frères Safdie imposent depuis l’inaugural The Pleasure of Being Robbed une urgence à chacune de leurs œuvres, sensation intimement liée à leurs méthodes de tournage-guérilla : au cœur de la rue, sans permis ni artifice. Co-produit par Martin Scorsese dont la filiation semble de plus en plus évidente (on pense très fort ici à Mean Streets et À tombeau ouvert), ils bénéficient pour Uncut Gems de moyens plus conséquents, permettant à leur cinéma-vérité de prendre une ampleur nouvelle. Sentiment d’échelle, plans extérieurs élaborés, contexte hyperréel, les frangins déroulent à l’envie leur programme azimuté, mélange de fiction bigger than life et de docu sous kétamine. Passés maîtres dans l’élaboration de portraits d’outsiders chargés de souffrances auto-induites, ils font de Howard un personnage dont les drames intimes résultent d’un élan créatif insensé, un spectacle constant d’histoires et de mensonges dont il est, en quelque sorte, le performer ultime. De la stressante gestion de sa boutique à l’impossible maîtrise de sa dépendance au jeu, cette quête frénétique n’a moins pour récompense l’argent et le succès que l’expérience d’une vie tragique faite de sensations fortes et de tensions quotidiennes dont les conséquences, potentiellement terribles, font partie intégrante du plaisir.

Au cours d’un pétage de câble absolument fabuleux, Howard, qui s’est mis en tête de se servir de sa relation professionnelle avec le basketteur Kevin Garnett (himself), parie sa vie sur un match des Celtics. Pour que le pari soit payant il élabore une histoire dont les composantes doivent s’exécuter pleinement afin de correspondre à la réalité qu’il s’évertue à tordre dans tous les sens. Sa vision jusqu’au-boutiste de la gagne, consistant à bouleverser les flux aléatoires et incontrôlés des évènements, confère au film une dimension de comédie noire à tendance névrotique, alimentée par un sens du pathos assez remarquable. Déjà parfait en homme-enfant incapable de distancer ses émotions dans le Punch Drunk Love de Paul Thomas Anderson, Adam Sandler trouve en Howard Ratner une incarnation encore supérieure, en offrant le spectacle d’un homme attachant en train de dévaster sa vie. A ce triomphe tardif et mérité de l’acteur de Happy Gilmore s’ajoute une volée de prestations brillantes délivrées par un joli éventail de seconds couteaux (Lakeith Stanfield, Eric Bogosian, Idina Menzel) où culmine l’étonnante Julia Fox, formidable en maîtresse-employée dont la fragilité voilée justifie pleinement le désir de voir le bijoutier survivre à sa course folle. Cette multitude de voix qui se chevauchent et remplissent constamment l’espace donnent au film des allures de documentaire street bordé par une conscience aiguë de l’absurdité du monde. En purs produits de l’école new-yorkaise, les Safdie portent Uncut Gems au pinacle de leur série de chroniques anarchiques, tout en témoignant d’une réelle affection pour la ville qui les a vu naître et grandir, à l’image de leur père spirituel, John Cassavetes.

A la question qui lui était posée sur l’énigmatique réalisateur de Gloria et Faces, Jon Voight répondait souvent que “Cassavetes is a place”. Une description lapidaire qui correspond parfaitement à l’univers du cinéaste new-yorkais, un endroit ou les caractères bouillonnent, l’alcool coule un peu trop fort et où le cadre semble vouloir constamment saisir une vérité cachée chez les personnages. En 1959, Shadows, premier essai tout entier baigné dans l’atmosphère des jazz-cafés de Greenwich Village, naît du même désir de rupture que ses contemporains de la Nouvelle Vague. Le film lui ferment les portes d’Hollywood mais agit comme un catalyseur pour la suite de sa carrière de metteur en scène, construite toute entière sur les fragments de ce modèle brisé. 15 ans plus tard, laissant de côté les mariages meurtris et le New York bohème des années 50, Cassavetes nous plonge avec Meurtre d’un Bookmaker Chinois dans l’intimité de Cosmo Vitteli (Ben Gazzara) propriétaire d’un petit strip-club de Los Angeles, qui, après une nuit de jeu à la table d’un gangster local, se retrouve avec une dette de 23 000$. Incapable de rembourser la somme, il accepte à contrecoeur d’assassiner un bookmaker de Chinatown pour liquider ses arriérés. Si l’histoire obéit au fatalisme step by step du film noir où l’on devine que chaque erreur et tentation nouvelles entraîneront leurs lots de conséquences dramatiques, le pouvoir durable du film réside dans les détails du cadre et les humeurs des personnages.

A l’évidence, la cinégénie de Meurtre d’un Bookmaker Chinois semble à rebours de ses prédécesseurs (on est loin de l’énergie débridée de Une femme sous influence), de par son flot d’image feutrés qui lui confère une dimension de polar à combustion lente, lyrique dans sa cadence, évoluant constamment dans les interstices mentaux de son élégant protagoniste principal. A ce titre, Ben Gazzara signe une performance de premier ordre, improvisant très largement les soubresauts de ce petit homme d’affaire un peu approximatif essayant de toute ses forces d’être à la hauteur d’un standard de sophistication qu’il s’est lui-même fixé. Dans une scène assez renversante, au plus fort de la tempête et des tourments, il s’arrête dans une cabine téléphonique pour savoir quel numéro vont faire ses stripers du soir. Une sorte de stoïcisme qui en dit long sur la noblesse d’esprit dans l’univers sale et désespéré de Cassavetes. « Je ne suis heureux quand je peux être ce que les gens veulent que je sois, plutôt que d’être moi-même. » confessera plus tard Cosmo à sa troupe. Cette déclaration à coeur ouvert éclaire de beaucoup les intentions d’un cinéaste qui a toujours figuré le « soi » comme étant au mieux un bluff constant, au pire une improvisation désespéré dans un éternel brouillard. Tout l’art de Cassavetes réside dans la volonté de dévoiler une vérité fugace sur les comportements humains en prenant toujours au sérieux ses responsabilités de créateur de forme. Le climax du film, où Cosmo s’introduit chez le gangster chinois et découvre le pot-aux-roses est l’un de ces moments où le cinéma se pare d’une sorte d’élan aussi vital qu’entropique, figurant la lutte à la fois comme la persistance de l’espoir et la synthèse du rêve américain dans toute sa vacuité.

Bien qu’il semble constamment brumeux et insondable, Meurtre d’un Bookmaker Chinois est en réalité un modèle de clarté narrative, rythmé par le désordre de la vie que la caméra cherche constamment à appréhender. C’est cet art du mouvement que les Safdie réinvestissent dans Uncut Gems, fait de signes se déplaçant toujours vers l’intérieur ou l’extérieur du cadre, forçant la caméra à dévier constamment dans l’espoir de capter l’action avant qu’elle ne se précipite. Si le suspense des deux films s’appuie très largement sur des conventions de personnages « seul contre tous » l’autre idée commune qui s’en dégage est celle de reconnaître que chaque élément secondaire bénéficie d’un point de vue distinct. Ainsi, parmi la faune des “blessés” peuplant le film de Cassavetes, se détache Mr. Sophistication, showman suintant les humiliations et la bouffonnerie offensée, miroir inversé de Cosmo dont la présence douloureuse apporte son tribut de noirceur poétique à l’ensemble. Dans le même ordre idée, le Crazy Horse West apparaît comme un purgatoire où sont retenu tous les personnages, tous à l’exception de Cosmo qui y voit la matérialisation de son rêve construit de rien et son point d’ancrage sur le monde. Un lieu à l’atmosphère à la fois malsaine et cotonneuse où le temps se dilate dans une nuit constante, figuré par des filtres de lumières colorées et une toile de fond quasi-fantastique. Un peu à l’image de la boutique d’Howard Ratner, le strip-club fait ici figure de point terminal de la déliquescence humaine que l’on souhaite, ironiquement, voir perdurer.

Dans Uncut Gems, le mythe du self-made man éclate encore un peu plus par le biais des textures et des signes ostentatoires. Des yeux nacré des Furby en or au papier peint vert et rose du bureau d’Howard, la superbe photo de Darius Khondji propose un jonglage constant entre les matières, préfiguré par un générique d’ouverture que n’aurait pas renié David Fincher. C’est dans cet interstice d’éclats et de symboles bizarroïdes que navigue le film, tout entier porté par un sentiment d’étrangeté véhiculée par l’opale, MacGuffin et totem maudit par excellence. Il est ainsi possible d’interpréter la scène de la vrille d’Howard, où il explique sa vision de la vie à un Kevin Garnett médusé, comme la manifestation de son pouvoir, illustration parfaite de la « pulsion de mort » chère à Sigmund Freud. Comme l’élan déraisonné de Connie Nikas (Robert Pattinson) dans Good Time, la culture des Safdie pourrait donc se mesurer à cet espace mental où le désir de vivre entre en collision frontale avec le celui de mourir. Cette pression pour agir et saisir tout ce qui doit l’être au niveau de l’existence est un tropisme que l’on retrouve souvent associé à l’héritage juif, formidablement formulé par Albert Brooks dans son Rendez-vous au Paradis. Sans forcer l’interprétation, on peut se demander si la panique et la paranoïa qui anime Howard ne résulte pas d’un état d’externalité propre à cet héritage, le personnage s’accrochant désespérément à l’idée d’un foyer bourgeois et d’un mariage qui n’existe encore que pour faire bonne figure pendant la Pessa’h.

Ésotériques par essence, les deux films extraient donc leurs racines émotionnelles des conventions dans lesquelles sont englués leurs protagonistes, agissant comme s’ils étaient prisonniers d’une vie aux allures de rêve éveillé. Dans Uncut Gems, cette poursuite de l’inconscient symbolisé par l’opale se voit sublimé par le score de Daniel Lopatin (aka Oneohtrix Point Never) tout en tension ambiante et abstraite. Chez Cassavetes, la partition jazzy et mouvante de Bo Harwood, complice de toujours, invite tout autant à la contemplation, comme de petites bulles d’air cycliques dans un film fait de retard et d’éruptions désordonnées. Ces habillages en formes nervures sonores servent souvent de contrepoints pour mesurer l’espoir, laissant entrevoir la possibilité pour Howard et Cosmo de saisir l’opportunité qui mettra fin au cycle infernal. Mais il est bien sûr déjà trop tard. A l’image du trou noir dans lequel s’enfonce la caméra des Safdie une dernière fois, le moment ou Cosmo, blessé à mort, disparaîtra définitivement du cadre pour laisser M. Sophistication entamer sur scène un étrange « I can give you anything but love », rassurera in extremis sur la réussite de leur entreprise rêvée. The show must go on.

Uncut Gems de Josh et Benny Safdie (2020)
Avec Adam Sandler, Julia Fox, Kevin Garnett, Idina Menzel.

Meurtre d’un Bookmaker Chinois de John Cassavetes (1976)
Avec Ben Gazarra, Azizi Johari, Seymour Cassel, Alice Fredlund.