Cassandre & Raymond Savignac – interview post-mortem

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Extrait de l’article : L’affiche est un scandale visuel,
Cassandre et Raymond Savignac : interview post-mortem

réalisé par Sophie Cure & Charles Beauté de strabic.fr

« Strabic : Qu’est-ce qu’une bonne affiche selon vous ?
Cassandre :
Je crois que l’affiche d’aujourd’hui s’est définie elle-même par la nature du public auquel elle doit s’adresser. Elle s’adresse, je ne vous l’apprendrai pas, à un homme qui est avant tout distrait, l’homme de la rue. Elle doit forcer son regard, un regard qui ne la cherchera jamais. Par conséquent, elle doit avoir une puissance d’appel très brutale, qui échappe à toutes règles même esthétiques…

Raymond Savignac : Oui, l’affiche est un scandale visuel. On ne la regarde pas : on la voit. C’est la loi d’optique qui détermine sa forme. Sa lecture doit être instantanée. En une fraction de seconde l’homme de la rue doit percevoir ce qu’elle veut dire. Ses qualités esthétiques sont secondaires pour ne pas dire superflues. La bonne affiche crève le mur, comme un grand acteur crève l’écran. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ce but : le lyrisme, la pirouette, l’érotisme, le sanglot, la mystification, le chantage, le cynisme, etc. Tout, hormis la pudeur. Son allure tapageuse et provocante, son maquillage violent sont tellement outranciers qu’ils dépassent de très loin les limites du mauvais goût et lui donnent parfois du style.

Une bonne affiche pourrait donc être de mauvais goût ?!
RS :
Avez-vous songé aux affreux papiers peints à l’aniline qui hurlent dans certains appartements ? Dans les maisons en démolition, sous le ciel, ils deviennent ravissants. Il y a d’ailleurs une chose bien plus affreuse que le mauvais goût : c’est le bon goût. Neuf cent mille personnes à Paris sont farcies de bon goût. Soixante revues hebdomadaires le déversent à profusion. La radio en donne des recettes quotidiennes, etc. Il en résulte une monotonie déprimante, un affadissement de l’expression et du langage qui s’opposent à la personnalité, à la fantaisie, à la vie, et transforme de braves et bons humains en singes savants. C’est ce qu’on appelle la mode. L’affiche c’est lanti-mode.

Cassandre, vous avez d’abord étudié la peinture à l’Académie Julian.
Pourquoi vous en être détourné au profit de la publicité ?
C :
Si j’ai toujours préféré l’aventure que m’offraient l’industrie, ses métiers, le théâtre, c’est que j’espérais qu’en eux je trouverais encore un peu de vie, cette vie que je ne pouvais plus rencontrer dans les cimetières des marchands de tableaux, des « Salons », et des musées. De plus en plus la peinture évolue vers le lyrisme individuel, vers une œuvre purement poétique et non picturale au sens classique du terme. Tout au contraire, l’affiche tend vers un art collectif et pratique, s’efforce d’éliminer toutes les particularités propres à l’artiste, tous ses tics, toutes les marques de sa «patte». L’affiche n’est pas, ne doit pas être, comme le tableau, une œuvre que sa « manière » différencie à première vue, un exemplaire unique destiné à satisfaire l’amour ombrageux d’un seul amateur plus ou moins éclairé ; elle doit être un objet de série reproduit à des milliers d’exemplaires, tel un stylo ou une automobile, et destiné tout comme eux à rendre certains services d’ordre matériel, à remplir une fonction commerciale.

RS : Au contraire, un tableau, une gravure, un dessin sont des œuvres qui favorisent la tendresse et la méditation. On les regarde, on les estime, on les étudie, on vit avec au point de ne plus les voir. On ne peut vivre avec une affiche. C’est essentiellement une passade. Mais il est des passades qui laissent des bons souvenirs et de nombreux personnages d’affiches chantent encore dans nos mémoires : Bibendum, le Pierrot Thermogène, Nectar, Dubo-Dubon-Dubonnet, etc. sont nos monstres familiers et remplacent les mythes d’antan.

Ces personnages, ces figures populaires que vous mettez en scène l’un et l’autre dans vos affiches sont très simplifiés, parfois schématiques. Pouvez-vous nous expliquer ce choix graphique ?
C :
Toujours plus sensible à la forme qu’à la couleur, à l’ordonnance des choses qu’à leur détail et, pour reprendre la pensée pascalienne, à l’esprit de géométrie qu’à l’esprit de finesse, je me trouverais, au titre de la peinture, en état d’infériorité. Mais en tant qu’affichiste, cette prédisposition me met singulièrement à l’aise. Car vouée à la rue, l’affiche doit s’incorporer aux masses architecturales, meubler des façades de plus en plus étendues, animer non seulement quelques palissades et quelques maisons mais d’énormes cubes de pierre, voire des quartiers immenses.

RS : Et pour qu’elle se voie, il faut dessiner gros, ce qui ne veut pas dire grossièrement, gros comme Guignol qui a du style et n’est jamais vulgaire. La couleur joue comme élément attractif ou sentimental. Le délicat rapport de ton, la subtilité, la suggestion ne sont pas pour elle. Dans la rue, au milieu de la couleur, de la lumière, du mouvement, ces choses sont invisibles. L’affiche est aussi un message, un dessin sans légende : le croquis qui remplace le long discours. Son dessin ne peut être considéré comme une fin en soi. Il n’est qu’un moyen, qu’un véhicule qui transporte l’Idée et la projette violemment. Le dessin étant un véhicule, il ne tend pas à être la représentation exacte d’une figure ou d’un objet. Il est entièrement soumis aux nécessités de l’expression ou de l’invention. Il peut être déformé jusqu’à la caricature mais doit toujours garder sa simplicité schématique sans laquelle il serait illisible. » (cit. strabic.fr)
 

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