Œil pour Œil #1

Parce que le printemps c’est quand même un peu maintenant, Index Grafik à le plaisir de t’offrir une petite douceur. Œil pour Œil, c’est ta nouvelle rubrique gamin, celle qui te parle du cinéma d’aujourd’hui en reluquant celui d’hier. Puisque Rome ne s’est pas faite en un jour et qu’il serait cool de rendre aux Lumet et Corbucci ce que les Nolan et Tarantino leur ont pris, Œil pour Œil découpe, épluche et rends justice au cinéma de ton papi.
 
A tout seigneur tout honneur, cette première pastille se penchera sur le cas Wes Anderson et plus précisément sur son dernier opus, The Grand Budapest Hotel, sortit l’année dernière.

 

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Wes Indeed

Pour tout cinéphile un tantinet averti, le cinéma d’Anderson donne à boire et à manger, parfois jusqu’à la lie. Il est vrai que le bonhomme fait montre d’une propension quasi zinzin à développer un univers codifié peuplé de personnages hauts en couleurs liés de près ou de loin à une certaine conception de l’enfance.  Qu’elle soit perdue ou retrouvée (The Royal Tenenbaums), fuyante ou éternelle (Moonrise Kingdom), l’enfance andersonienne se présente comme un joli jardin en continuelle expension qui s’enrichit film après film. A cette thématique pachidermiquement identifiable mais sans cesse renouvelée, s’ajoute le nerf de la guerre: un sens absolument taré de la mise en scène. Plans millimétrés, cadres ultra photographiques, orgies de travellings élaborés, du style en veux-tu en voilà qui a pour effet d’inscrire chacun des films dans un ensemble esthétique global absolument unique. On l’a compris, en apparence Wes Anderson ça ne rigole pas tant que ça. Mais pourtant si. Oui oui.

Au delà de l’aspect formel, le style Anderson c’est aussi (et surtout) une finesse d’esprit, des tournures scénaristiques habiles et une humeur, un ton aigre-doux qui ne lâche sa bribe qu’au travers de bouffés verbales aussi délirantes qu’impromptues. En clair, l’œuvre du texan ménage toujours la chèvre et le chou, le raffinement et la bouffonnerie.Bien que fidèle à ce cahier des charges, The Grand Budapest Hotel s’inscrit dans une nouvelle logique entamé avec Moonrise kingdom en 2012. A l’enrobage pop des thématiques d’enfance et de filiation qui étaient le fonds de commerce de la trilogie Tenenbaums/Life Aquatic/Darjeeling limited se substitue désormais une espèce de nostalgie chic et ripolinée révelée par une propension à filmer un passé imaginaire et référencé qui permet d’entrevoir avec plus de netteté les influences du cinéaste.

Si le doux-amer des sixties de Moonrise Kingdom se diluait dans une esthétique vintage et bucolique qui lorgnait clairement du côté de la Nouvelle Vague française, la vieille Europe où prend place l’action de GBH en appelle au cinéma hollywoodien de l’entre-deux guerres.  A la manière d’un Tarantino (le dyptique rétro-badass  Inglorious basterds/Django Unchained), le subtil changement de paradigme opéré par Anderson réside en partie dans une entreprise de relecture et de recontextualisation assumée face à l’héritage des maitres : quand Quentin la brute s’en remet aux Peckinpah, Leone ou Corbucci pour nourrir ses vaudevilles sanglants, ce truand de Wes en appelle à Renoir, Rohmer et désormais à Lubitsch, le grand Monsieur du raffinement comique de l’âge d’or des studios.

Le contexte historique de GBH, ainsi que sa galerie de personnages, son irrévérence et son ton solennel font d’ailleurs écho à l’un des plus beaux films du maitre : The Shop Around the Corner (1940).

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Humains, trop humains

Ernst Lubitsch est unanimement reconnu comme étant  le maitre de la comédie américaine des années 30-40. Ses films sont marqués par une grâce, une ironie souriante et une fluidité formelle qui ferait passer Woody Allen pour un Michal Bay sous temesta.Comme GBH, The Shop Around the Corner situe son intrigue dans la capitale Hongroise. On y suit les pérégrinations d’un groupe d’employés dans la boutique de maroquinerie de M. Mathuschek (Frank Morgan), petit bourgeois débonnaire dont l’autorité n’a d’égal que la bienveillance avec laquelle il traite ses employés.Le premier d’entre eux, Alfred Kralik (James Stewart), voit son petit monde chamboulé par l’arrivée de Klara Novak (Margaret Sullavan), vendeuse pimpante et assez insupportable avec laquelle il ne manque pas une occasion de se brouiller. L’ironie du sort réside dans le fait que ces deux derniers entretiennent une romance épistolaire sans connaitre leurs identités respectives.

Au-delà de ce postulat romantique qui amène son lot de quiproquos savoureux (et un peu désuets, ok), Lubitsch met en place une mécanique comique orientée autour de rapports hiérarchiques parasités par les liens affectifs que les personnages entretiennent entre eux. Le mélange de bonhommie et d’autorité qu’incarne Le patron M. Matuschek  rend absolument irrésistible ses rapports avec Kralik, parfois amicaux, souvent conflictuels mais toujours empreints d’humanité et de noblesse.On retrouve un schéma similaire dans GBH, dans la relation que noue M. Gustave (Ralph Fiennes), le maitre hôtel, avec ses subalternes dans le grouillant et magnifique fatras de l’Hôtel Budapest. Une figure à la fois bienveillante, respectueuse et quelques peu tordue (sa propension assez divine à tringler toute les vielles veuves de l’aristocratie hongroise) qui se mue en modèle  indéfectible pour le jeune Zero (Tony Revolori) , lobby boy rêveur de « l’institution ».  Cette tendresse pour les personnages représente un héritage essentiel que Lubitsch a livré à Anderson et que seul le grand James L. Brooks (Spanglish, How Do You Know) pourrait lui disputer.

De manière évidente, Anderson et Lubitsch partagent tous deux cette attention portée sur les caractères qui composent et font évoluer leurs microcosmes.

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Le grand Budapest

Dans un même ordre d’idée, les deux films présentent un espace filmique commun, celui de l’Europe de l’est de l’entre-deux guerres, idéalisé pour Lubitsch, carrément fantasmé pour Anderson. Ainsi, les cinéastes  enrobent leurs Budapest d’une esthétique absolument fascinante, une représentation d’un monde vu par la lorgnette de ses intérieurs (un commerce pour The Shop, un hôtel pour GBH) rempli d’accessoires iconiques puisque éphémères, sur lequel plane déjà la menace de l’annihilation prochaine par le régime nazi.Ainsi le leitmotiv comique de la boite à cigares jouant les  « Yeux Noires »  dans The Shop peut également être appréhendé comme un artefact profondément poétique au regard du devenir incertain de ce petit monde en suspens. Il en va de même du fameux « Boy with Apple », le tableau au centre de l’imbroglio narratif de GBH, qui deviendra le symbole de cette époque révolue, seul témoin des transformations de l’hôtel au fil du temps.

De même, plus qu’un simple ressort comique censé accentuer le coté maniéré du personnage de Gustave, on peut voir son addiction au parfum « l’Air de Panache » comme l’accomplissement parfait de sa modernité. Au même titre que Kralik qui reçoit son portefeuille dans l’une des scènes les plus savoureuse de The Shop, le mythe du gentleman en osmose avec son époque  est également essentiel pour comprendre la mécanique des enjeux propres aux deux métrages : renverser le maniérisme par un burlesque irrésistible.Le Budapest des deux cinéastes semblent donc  être peu ou proue  un univers similaire, puisque porteur d’un fatum historique: une ville ou l’héroïsme serait intimement lié à l’idée de sauvegarde des apparences au milieu d’un espace déjà souillé par l’étroitesse d’esprit.

C’est dans ce postulat sublime qu’éclate la grandeur commune des deux films : faire du comique une arme à la fois élégante et dévastatrice pour dénoncer la barbarie. Ainsi, passer le seuil  de la boutique de Kralik ou celui du Grand Hotel de M. Gustave relève d’un même élan salvateur : ouvrir et refermer une porte au nez d’un monde délesté de sa candeur.

Et ça, c’est grand mon enfant.

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014).
Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, F.Murray Abraham.

The Shop Around The Corner, de Ernst Lubitsch (1940).
Avec James Stewart, Margaret Sullavan, Frank Morgan.

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