Funeste destinée : l’apostrophe détournée

Cit. Funeste destinée : l’apostrophe détournée – Jacques André
Graphê 39, mars 2008, p. 2-11.

« Depuis quelques petites années, on voit sur de nombreux sites web (mais la contagion s’étend aux affiches, aux enseignes, voire à l’imprimé) de plus en plus d’apostrophes droites [ ‘ ]. C’est paradoxalement le cas des sites officiels comme celui du ministère de la Culture donnant le texte de la loi Toubon de défense de la langue française : on voit que ‹ l’emploi › est écrit avec ce signe qu’on appelle parfois crûment mais efficacement ‹ chiure de mouche › et non avec une apostrophe qui, elle, a toujours été oblique (et en général courbe). Nous reviendrons plus bas sur ce que peut connoter cette ignorance de la typographie. Mais voyons d’abord pourquoi on en est arrivé à cette confusion des signes. Voici donc la belle histoire de l’apostrophe, caractère très français, et sa funeste destinée.

Alde Manuce – l’‹ invention › de l’apostrophe typographique (1501).

Alde Manuce a créé en 1501 sa collection des libri portatiles, livres de poche d’œuvres classiques, qu’il a inaugurée par un Virgile devenu célèbre car c’est le premier ouvrage en italique, caractère (gravé par Francesco Griffo ) imitant en quelque sorte l’écriture manuscrite. La même année, il publie aussi le premier ouvrage en italien de cette collection, Le cose volgari di messer Francesco Petrarcha. Alde a utilisé pour celui-là un texte ancien de Pétrarque dont le manuscrit appartenait à son ami Pietro Bembo et, fait extraordinaire, on a retrouvé la copie au net qu’en avait faite ce dernier. Outre le point-virgule (réinventé lui aussi par Bembo), on remarque tant dans le texte manuscrit qu’imprimé, l’usage de l’apostrophe pour marquer l’élision (par exemple l’honorata), comme on le fait encore aujourd’hui en italien et en français.

Alde Manuce apostrophe 1501

Balthazard de Gabiano, la première apostrophe imprimée en France (1502).

1501, c’est l’année de la première apparition de l’italique et de l’apostrophe dans l’imprimé. C’est aussi celle du premier gros piratage de fonte : malgré les privilèges du Sénat de Venise et du pape protégeant le caractère italique de Manuce, des contrefacteurs le copièrent impunément car ils étaient à l’abri de la justice vénitienne, par exemple dans le Piémont. C’est ainsi que Balthazard de Gabiano copie caractères et éditions de Manuce, mais à Lyon. Et justement, en 1502, il regrave (en l’améliorant !) l’italique de Griffo et imprime Le cose volgari de Petrarcha, avec ses apostrophes. C’est donc le premier livre connu comportant des apostrophes qui ait été imprimé en France (mais avec un texte en italien). L’apostrophe existait chez les Grecs, mais avait disparu avec le latin classique. Elle perdura toutefois en latin populaire et se voit dans des manuscrits d’auteurs comme Virgile ou Priscien. On la trouve de — même dans des textes médiévaux A français, Lancelot ou Chevalier de la charrette, roman de Chrétien de Troyes (vers 1180 ) par exemple. On trouve aussi cette apostrophe dans la première grammaire italienne Regole délia linquafiorentina d’Alberti (connue par un manuscrit de 1494). C’est donc un signe «populaire», issu de l’écriture manuscrite, que Manuce introduit pour la première fois dans un livre imprimé.

Le-cose-volgari-de-Petrarca-1502

Geofroy Tory, le premier livre en français comportant des apostrophes (1529).

Geofroy Tory fit au moins deux séjours en Italie où il s’imprégna de culture latine et s’initia à l’art de l’édition, de l’imprimerie et aux techniques du dessin. En 1518 , il revient à Paris où il rédige son Champfleury, traité sur le dessin des lettres d’imprimerie, qui ne sera publié qu’en 1529 par Gilles de Gourmont. Ce livre est aussi un manifeste pour défendre l’emploi de la langue française (et non plus du seul latin) pour les textes érudits ; mais il ressemble encore à un incunable en romain. Toutefois, dans le Tiers livre (à propos de la lettre S), Tory parle en une demi-page du ‹ point crochu qu’on appelle apostrophus ›, utilisé par des auteurs latins pour marquer une forme de contraction (et non l’élision comme aujourd’hui). Il n’y a aucune autre apostrophe dans cet ouvrage d’environ 180 pages où Tory écrit par exemple ‹ en sorte que le S. se y pert en la facon quil sensuyt › ce qui, en 1549 (dans la seconde édition du Champfleury par Vivant Gaultherot), sera composé ‹  en sorte que l’S, s’y pert en la façon qu’il s’ensuyt. › » []

Geofroy-Tory-champfleury-apostrophe

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