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Photographie de couverture © Slanted Magazine, photographies exposition Taylor, Matthieu et Ricardo © Aurélien Mole.

Sacha Léopold et François Havegeer ont fondé le studio Syndicat en 2011. Avec, ils investissent des projets transversaux de commandes graphiques où la pratique de l’image vient se confronter à l’installation et où la réalisation d’objets témoigne d’un intérêt pour les techniques d’impression.
Bonjour Sacha & François, vous présentez Syndicat comme tirant son origine de sa propre définition, à savoir un regroupement de personnes en vue de défendre et gérer des intérêts communs, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce choix ?

La raison première du choix de ce nom est en effet sa définition, mais c’est également un clin d’œil aux graphistes qui ont accompagné l’affirmation de notre travail depuis le début, Pierre Bernard en premier lieu. Ce nom a donc évidemment une résonance politique mais le contexte dans lequel nous travaillons aujourd’hui n’étant plus le même que celui de nos ainés cette résonance est différente. Le fait de travailler uniquement sur des projets critiques est déjà un engagement au moins de déontologie professionnelle sinon d’éthique voire de politique plus générale.

Les très nombreuses collaborations (d’ailleurs citées sur votre site) jouent donc un rôle important dans votre démarche et productions ?

Bien que réunies sur une même liste la plupart des collaborations citées sont de natures différentes, elles comprennent aussi bien des projets menés en collaboration lorsque nous étions étudiants que des activités avec nos assistants et stagiaires. Parmi celles-ci certaines sont plus emblématiques des projets « renversés » qui nous intéressent. L’exposition Taylor, Matthieu et Ricardo présentée au Festival International de l’affiche et du graphisme de Chaumont l’année dernière en est un bon exemple. Pour cette exposition en trois parties nous avons collaboré sur deux d’entre elles avec des artistes. Pour Ricardo, nous avons demandé au photographe d’exposition et artiste Aurélien Mole d’utiliser l’ensemble de ses photographies d’exposition afin d’en faire trois modèles de poster difficiles à imprimer. Ces trois modèles étaient par la suite envoyés à 5 imprimeurs étrangers connus pour leur prix bas. Le résultat imprimé était ensuite comparé.

Pour Matthieu, nous avons demandé à Matthieu Laurette en connaissance de son travail qui se joue à la fois de la représentation, de la diffusion et de la matérialité, si nous pouvions utiliser l’ensemble en vue de réaliser sa première exposition rétrospective imprimée sur des objets personnalisables en ligne et imprimables à la demande. Plus que le fait de collaborer, ce qui nous intéresse c’est de pouvoir prolonger notre travail et nos recherches avec des artistes dont la pratique tourne autour de sujets qui nous sont chers ou qui peuvent enrichir nos pratiques communes, en inversant quand cela est possible les règles de la commande graphiste/artiste. Nous avons dans certaines conférences souligné l’intérêt de « provoquer » une rencontre en titrant cette approche par : Se servir des autres.

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Comment vous êtes vous rencontrés d’ailleurs ? Pourquoi avoir eu envie de vous associer pour fonder ensemble Syndicat ?

Nous avons tous les deux étudié à l’École Supérieure des Arts Appliqués de Bourgogne où nous avons suivi l’enseignement critique et ambitieux de Florence Aknin et Thierry Chancogne. Enseignement qui nous a renforcé dans notre envie de nous engager vers l’extérieur et mener des projets hors de l’école avec des institutions culturelles locales tels que le CAC de Pougues-les-Eaux ou la Galerie Arko (fermée depuis), en plus de nous intéresser aux questions de la production et de ses moyens. Nous avons ensuite, à des degrés différents, été assistants de Pierre Bernard à l’Atelier de Création Graphique environ deux ans. Nous y avons appris la culture du projet, le rapport à l’autre et la médiocrité générale des institutions françaises dites culturelles. Pour autant l’énergie collective de l’ACG a été déterminante dans la définition d’un travail à plusieurs entrées.

Nous avons commencé à partager des projets communs avec l’identité du Cirva à Marseille réalisée avec Thibaut Robin qui était avec nous à l’ACG. C’est à partir de la résidence La Grande Ourse au CAC de Pougues-les-Eaux début 2012 que nous avons réellement commencé à travailler tous les deux. Cette résidence qui réunissait en plus de nous 3 jeunes artistes tout juste diplômés et un théoricien de l’art, avait pour but d’aboutir à un objet éditorial. À la suite de cette expérience aussi intense que douloureuse est né Syndicat.

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Faisons ensemble un petit bon dans le temps pour recontextualiser votre pratique. Sacha, tu as fait un projet de diplôme sur les multiples de l’unique et, François, autour du graphisme et du jeux. Pouvez-vous nous les présenter brièvement et nous dire ce que cela vous a apporté dans votre pratique actuelle ?

Comme nous le disions plus haut, au delà de nos diplômes c’est avant tout l’enseignement et les échanges que nous avons eu à l’ÉSAAB avec Florence Aknin et Thierry Chancogne qui nous nourrissent encore aujourd’hui. Nous avions déjà dégagé à l’école des territoires d’action que nous avons pu mettre en péril par la discussion avec nos enseignants et aujourd’hui lors d’expériences menées à travers des collaborations. De manière générale, que ce soit dans les « thématiques » du jeu ou des méthodes d’impression, il nous paraissait essentiel de s’échapper des attentes sclérosantes d’un diplôme de l’éducation nationale en proposant nos propres logiques de travail face aux méthodes de l’institution.

Vous êtes tous les deux à la fois enseignants et intervenants en troisième année à l’Ésad d’Amiens. Dans quelle mesure transmettez-vous ce que vos anciens professeurs ou collègues vous ont appris ? Avez-vous dans l’enseignement aussi une forme de pédagogie renversée ? Encouragez-vous vos étudiants à recomposer avec les attentes du diplôme comme vous l’avez fait quelques années auparavant ?

Nous intervenons à Amiens le deuxième semestre de l’année scolaire depuis 2015 sous la forme d’un workshop, une journée par semaine en troisième année. La première année nous avons conçu une exposition autour du travail de Grapus qui abordait le travail de ce collectif en ne présentant que des reproductions ou des formes de prolongation critiques. Cette année nous œuvrons sur un inventaire exhaustif des moyens de captation numérique. Ces deux projets sont issus de pratiques en cours ou centres d’intérêt de notre duo. Après quelques années d’enseignement à Cambrai et Besançon ainsi que de nombreux ateliers nous préférons intervenir en parallèle du cadre pédagogique de l’école, en animant, bousculant les méthodes de travail habituelles.

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Sans doute nos rencontres et enseignants nous ont aiguillés vers une approche de la discussion dans une école mais il est difficile de se regarder sur ces influences possibles. Pour autant, que ce soit dans ces workshop ou lors des échanges que nous menons avec les étudiants il nous parait important que notre présence permette de s’enrichir mutuellement d’échanges et d’expériences collectives, au delà d’un exercice balisé. Cette distance avec le cadre scolaire oblige les étudiants à faire des choix qui les engagent dans leur pratique et leur propos au lieu de simplement séduire et répondre aux attentes afin d’obtenir un diplôme. L’école est de toute évidence différente de la vie active, mais l’intégrité du travail et de l’exigence ne peut selon nous se dégrader après le diplôme, il faut alors en prendre conscience et s’orienter en conséquence.

Parlons un peu d’humour, cette notion est omniprésente dans votre production, aussi bien dans la forme que le fond, un petit mot là-dessus ?

François, tu cites d’ailleurs dans une ancienne interview le journal Pif gadget ainsi que de nombreuses techniques de fabrications tirées du domaine de l’édition jeunesse comme des encres grattables et odorantes, d’où vous viens cet intérêt ?

En effet c’était lors de l’émission Clubcouleur à Radio Marais, mais de mémoire c’était plutôt Sacha qui évoquait ce souvenir. Plus qu’un intérêt pour la presse jeunesse vers laquelle nous n’allons pas particulièrement (bien qu’elle bénéficie parfois d’une richesse de techniques) le propos ciblait un intérêt vers les formes techniques du quotidien, ici, les encres aquarellables. Dans le cadre de la bourse du CNAP obtenue en 2012 (Taylor) et que nous avons présentée à l’occasion de Taylor, Matthieu et Ricardo, nous avons utilisé nombre de techniques méconnues ou délaissées par les graphistes comme les panneaux de signalisation routière ou le water transfer printing.

Au delà de la simple curiosité, ce regard et cette recherche sur ce qui nous entoure est aussi un moyen d’enrichir certains projets et contourner certaines contraintes économiques ou techniques. Dans le cadre de cette bourse nous avons également fait l’acquisition d’une machine jet d’encre portative utilisée initialement pour le marquage industriel et avec laquelle nous avons entre autre développé deux typographies qui tiennent compte de la particularité de cet outil. Nous avons par la suite utilisé cette machine dans le cadre de commandes pour deux signalétiques d’exposition, au centre Pompidou dans le cadre de l’exposition Magiciens de la terre, retour sur une exposition légendaire ainsi qu’à la villa Arson à Nice lors de l’exposition Bricologie.

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Dans votre pratique vous portez un grand intérêt à l’objet imprimé, avec tous les choix que cela implique en terme de fabrication, pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

N’est-ce pas simplement la base de ce métier ?

Avec Kévin Lartaud vous avez récemment créé la maison d’édition Empire comme prolongement de votre activité et, vous vous attaquez comme premier projet à une ré-édition et traduction française de la norme graphique pour le redesign de la NASA en 1975, comment est né un tel projet ?

Lorsque nous travaillions avec Pierre Bernard, ce dernier commençait à trier ses archives et avait donné en cadeau à Sacha la Norme graphique de la NASA. Après 4 ans dans sa bibliothèque il nous paraissait dommage que d’autres ne puissent pas profiter de sa qualité et de sa justesse. L’idée première était de la vendre afin qu’elle circule, mais seul un bibliophile aurait pu l’acheter et elle n’aurait par conséquent qu’à peine plus circulé. En 2015 Quentin Schmerber nous a soumis l’idée de la rééditer, nous avons commencé à travailler en ce sens avec Kévin qui était alors en stage chez nous. Les questions et les sujets de la reproduction étant centraux pour nous, nous ne voulions pas simplement faire un facsimilé de l’objet, mais en proposer une traduction qui tiendrait compte des enjeux et contraintes économiques. C’est pourquoi cette réédition est traduite en noir et blanc (accompagnée de son nuancier PMS) et en Français. Nous aimerions que davantage d’étudiants puissent se constituer plus facilement une bibliothèque de qualité, action qui nous paraissait complexe à la vue du prix de la première réédition par Jesse Reed et Hamish Smyth (90$). Pour le financement mais aussi pour permettre une diffusion plus large de ce projet, nous avons lancé un Kickstarter.
Voici le lien qui présente un peu plus en détail le projet ainsi que les éditions à venir d’Empire : https://www.kickstarter.com/projects/496596810/nasa-graphic-standards-manual-norme-graphique-de-l

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Vous présentez Empire avec une volonté de rendre centrales les questions de reproduction, de documentation et de circulation des images à travers des catalogues, monographies, ouvrages théoriques, revues, posters ou rééditions, déjà des idées des publications futures ?
Ce seront toujours des projets basés sur un principe de réédition ?

Nous imaginons Empire comme le prolongement de nos activités liées aux sujets de l’image, du graphisme et des relations aux artistes que nous entreprenons depuis 4 ans avec Syndicat. La réédition de la norme graphique de la NASA est le premier projet visible d’Empire grâce au Kickstarter, mais deux autres sont également en cours de conception. Nous avons récemment obtenu l’aide à l’édition du CNAP pour un projet de catalogue avec la villa du parc à Annemasse dont concevons l’identité depuis 2014. Ce catalogue thématique prolongera les questions soulevées par la programmation 2014-2015 appelée « saison iconographe » du centre d’art contemporain à partir de textes de Garance Chabert et Aurélien Mole, François Aubart, Ludwig Seyfarth et Jan Verwoet, et s’intéressera aux productions de différents artistes contemporains proposant des formes nouvelles d’assemblages d’images en constellations. Le second catalogue sur lequel nous travaillons en ce moment est un livre de photographies à partir d’images réalisées par Aurélien Mole et Aurélie Jacquet durant leurs études à Arles.

Comme annoncé sur le Kickstarter nous avons pour projet d’éditer une revue bilingue et bimensuelle sur le sujet du graphisme avec des auteurs comme Thierry Chancogne et Étienne Hervy. Chaque numéro de 20 pages proposera une étude de cas détaillée par un seul auteur et sur un sujet unique. Depuis le dernier numéro de BackCover qui date de deux ans maintenant, on note l’absence d’une revue critique sur le sujet du graphisme pour les étudiants français qui n’ont pas d’alternative à Étapes qui ne traite plus sérieusement du graphisme depuis longtemps. Au-delà de l’intérêt pour le sujet c’est aussi pour cette raison qu’il nous semble important de combler un vide. Nous travaillons d’ailleurs actuellement avec les auteurs à la conception de deux numéros qui nous serviront de base pour constituer un dossier et engager les premiers abonnements afin de financer cette revue.

Merci beaucoup à vous deux d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, et à Orane Hosten pour son coup de pouce.

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