Karel Martens : un travail en cours

Karel Martens : un travail en cours,
traduction française du chapitre Karel Martens: Work in Progress écrit par Robin Kinross dans Printed Matter
Jean-Marie Courant et Marc Monjou / Azimuts n°37 / Printemps 2012 Anthologie.

« La position du designer a ceci de particulier qu’elle est à la fois variable et problématique. Vers 1960, aux États-Unis et en Europe, celui-ci était communément considéré comme un intermédiaire utile entre le client et le public. D’un point de vue plus critique, le designer a pu être envisagé comme un “homme acculé au milieu” : mis en difficulté sur tous les fronts, aliéné par la société dans laquelle il travaillait, ses espoirs d’utopie ayant été déçus2. C’était le temps du designer qui analyse et résout des problèmes, celui de la pratique du design en agence et celui du design comme agent bienveillant de la communication et de la cohésion sociale. Auparavant — vers 1930 — le designer avait revendiqué des pouvoirs plus étendus : que ce soit à travers le projet d’un design global, caractéristique du mouvement moderne à son apogée (Le Bauhaus et les Ciam), ou dans la lignée des réalisations grandioses des stars du design américain, telles que Norman Bel Geddes ou Raymond Loewy. Au même moment, existait une figure plus discrète, celle du dessinateur publicitaire qui façonnait — le plus souvent en la peignant — une image unique qui exprimait la vision du monde de ce designer-artiste, lequel était en même temps capable de faire passer le message de son client.

Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ce texte, la figure du “designer comme intermédiaire utile” est discréditée parmi les cercles d’avant-garde. La discussion porte à nouveau sur le designer comme auteur, créant et altérant résolument le contenu, travaillant, une fois de plus, comme un quasi-artiste. Au même moment les artistes se déplacent vers des territoires qui auraient pu être considérés comme relevant du “design” (impression assistée par ordinateur, vidéo, nouveaux médias).

Pour être commodes, de tels raccourcis historiques n’en semblent pas moins grossiers lorsqu’il s’agit de saisir une œuvre aussi singulière que celle de Karel Martens, qui couvre plus de trente-cinq ans d’activité. Probablement à juste titre, on pourrait être tenté de dire que ce dernier échappe aux grilles et aux catégories que les observateurs ont proposées pour cette période. Ces quelques notions théoriques sont néanmoins utiles pour appréhender ses réalisations. Karel Martens est-il cet “homme au milieu” évoqué plus haut ? “L’homme de la marge” est une formule qui lui conviendrait peut-être mieux. Il est d’abord né dans la marge : pas seulement en dehors des métropoles néerlandaises, mais à l’est, à la frontière entre Gelderland et Limburg. C’est une position géographique que Karel Martens a continuer d’occuper tout au long de sa vie. Jusqu’à ce jour, c’est toute son existence qui semble avoir été placée sous le signe de la marge : travaillant toujours en indépendant, le plus souvent sans assistant, et poursuivant avec constance une pratique plastique libre à côté de son travail de commande. Son activité artistique serait tout aussi difficile à situer dans la trame d’un récit historique, que son travail de designer. Mais il ne faut pas exagérer la marginalité de Karel Martens. Loin d’être un ermite, il aime travailler en collaboration et il a pris part aux expériences de toute une génération.

karel-martens-un-travail-en-cours-work-in-progress-robin-kinross-trad-azimut-37-2012-jean-marie-courant-marc-monjou-article-index-grafik

À la fin des années cinquante, à l’Akademie voor Beeldende Kunsten en Kunstnijverheid à Arnhem, Karel Martens n’a pas reçu une éducation aussi structurée que celle qui est dispensée de nos jours dans ce genre d’établissements. À cette époque à Arnhem, l’enseignement de la typographie était presque inexistant. Karel Martens cite Adam Roskam comme ayant été son professeur le plus important, non pas tant pour l’apprentissage d’une technique ou l’acquisition d’une habileté spécifique que pour l’esprit d’ouverture culturelle qu’il lui aurait transmis. L’artiste et designer Henk Peeters était l’un de ses autres enseignants à Arnhem. Il avait étudié à la Koninklijke Academie de La Haye, à l’époque où Schuitema et Kiljan y enseignaient. On peut supposer que Peeters a contribué à sensibiliser Karel Martens à la tradition du modernisme néerlandais, tradition qu’il a intégrée et développée plus tard dans son travail. Quoi qu’il en soit, il est assez évident que Karel Martens a toujours préféré apprendre par lui-même []

Accéder à la suite de l’article

 

Soumettre un commentaire