Guy de Cointet – langages codés

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« D’origine française, Guy de Cointet émigre aux États-Unis à la fin des années 1960. Son intérêt pour le langage codé – marqué par l’œuvre de Raymond Roussel et de Stéphane Mallarmé – se manifeste dans l’exploration d’une écriture dessinée, à l’image des hiéroglyphes et des idéogrammes. Investissant la page, le langage est révélé dans toutes ses possibilités d’abstraction. Artiste nomade ayant sillonné l’Europe, Guy de Cointet, qui travaille à partir de 1965 à New York, où il fréquente la Factory d’Andy Warhol, finit par se fixer en 1968 à Los Angeles, en tant qu’assistant de Larry Bell. Il investit divers champs artistiques à travers la question du langage : performances, pièces de théâtre, livres cryptés ou de typoésie, et dessins…

Les écritures régulières à l’encre noire et rouge sont marquées par une schématisation extrême, un doublement du trait, une écriture en miroir, la répétition de certains motifs. Elles évoquent des alphabets exotiques, l’élégance de la calligraphie arabe, la structuration des affiches de l’avant-garde russe, la rigidité de la donnée informatique, la modulation spatiale d’une partition musicale. Le titre – une simple suggestion, fréquemment assortie de points de suspension – apporte souvent un indice pour saisir le sens de l’œuvre, qui reste énigmatique, à la limite de l’absurde… »

– Sébastien Gokalp cit. Extrait du catalogue Collection art graphique – La collection du Centre Pompidou

 
« Le journal ACRCIT fut l’une des toutes premières œuvres de Guy de Cointet. Il l’appella sa Pierre de Rosette. Ce journal donne une vue d’ensemble des différents systèmes qui sont à la base de ses livres et dessins, tels que les mots croisés, l’écriture en miroir, les séries de chiffres, l’alphabet morse, l’écriture braille et les motifs décoratifs. ACRCIT était tiré à de très nombreux exemplaires et distribué gratuitement aux passants dans la rue. ACRCIT peut être interprété de différentes manière: on peut y trouver une parenté phonétique avec le terme français écrire, ou avec l’ASCII (American Standard Code for Information Interchange), un protocole informatique qui convertit en chiffres les lettres de l’alphabet et d’autres symboles…

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De 1970 à 1983, Guy de Cointet exécuta plus de 200 dessins, à la limite du jeu et de la logique. Dans ses premiers dessins, de Cointet jouait avec les chiffres arabes et les lettres de l’alphabet latin que nous connaissons bien. Il utilisa l’écriture en miroir tel un code dans plusieurs de ses dessins. En effet, l’artiste était gaucher mais fut contraint dans son enfance à écrire de la main droite, ce qui lui permit par la suite d’être à la fois ambidextre et d’écrire en miroir. Fasciné par les chiffres, les figures géométriques et les lettres, de Cointet ne cessa de copier des séries de chiffres, des textes et des formes. Ce regroupement de différentes sources est un fil rouge qui parcourt tant les dessins de Guy de Cointet que ses performances.

Guy de Cointet étudiait la langue en la déconstruisant. Il fragmentait la langue écrite et transformait phrases, mots et lettres en signes rythmiques et visuels aux lignes strictes et couleurs primaires. Ce faisant, il démontre que le langage relève de systèmes et de conventions. En ramenant ces derniers à des puzzles visuels, des codes et des systèmes originaux, il place le lecteur dans une situation pré-langagière où la langue n’est que forme et son. Ce serait faire injure aux dessins de ne les considérer que comme des codes à déchiffrer. Car Guy de Cointet nous confronte justement à l’impossibilité d’interpréter un dessin de façon univoque. Pour lui, l’effort du déchiffrement, l’acte même, est plus important que de trouver la clé (qui parfois n’existe tout simplement pas). Le déchiffrage des textes par le spectateur ne constitue pas la signification de son art, mais n’est qu’un moyen d’engager le dialogue entre artiste et spectateur…

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In Tacuar everyone knew him as an Englishman from Oaxaca est un exemple de manipulation de l’alphabet classique par Guy de Cointet. Il conçoit ses lettres sur base de formes géométriques sous-jacentes telles que des octogones. L’omisssion récurrente d’une partie de l’information graphique fait que le texte n’est plus immédiatement lisible. Dans Enjoy the Commercials la sensation d’aliénation est d’autant plus forte que le dessin se ramène entièrement à des arcs et des barres. … the … et Night, Night… montrent des lettres à plat…

Même si la trame géométrique sous-jacente demeure un principe constant, toute référence à une langue connue et reconnaissable a entièrement disparu. The race was over montre un jeu graphique de lignes brunes et noires. Le dessin renvoie en premier lieu aux œuvres d’autres minimalistes qui utilisaient lignes et signes, tels que Frank Stella et Sol LeWitt. Cependant, le jeu avec le langage n’a pas disparu dans ces dessins: de Cointet structure son dessin en vertu d’une trame, une ligne noire servant à séparer les lettres. Les quatorze cases correspondent ce faisant aux quatorze lettres du titre. C’est un même principe de codage qui est utilisé dans Dr Johnson is coughing, où chaque trait de couleur correspond à une lettre. On peut alors, de gauche à droite, lire -lettre par lettre- le titre du dessin.

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À partir de 1982, les dessins ne se tiennent plus à aucune trame ou principe sous-jacents. Les figures géométriques en couleur forment des rubans enroulés sur papier, comme dans It’s like seeing with the eyes of a lion. Tout rapport entre contenu et forme semble avoir ici disparu. Deux dessins de plus petites dimensions – He was talking to 2 ladies… et You shouldn’t write that! – montrent une ligne au crayon qui semble suivre un parcours apparemment arbitraire. Le titre semble mettre le spectateur au défi de trouver un rapport entre image et texte. Le jeu auquel se livre Guy de Cointet entre image, symbole et langage se perçoit bien dans Back in Jamaica, dessin à l’encre rouge et noire. Il nous montre un paysage de maisons, montagnes, vallées et clochers. Indépendamment de son titre, il se pourrait que l’œuvre renvoie à un village de France où l’artiste séjourna longuement en 1983. Couleur et motifs décoratifs tels qu’étoiles, losanges et mandorles sont présents dans une dernière série de dessins hauts en couleurs, comme par exemple As the shadows of night approached in Africa et I can’t sleep anymore!. Les titres de ces dessins en disent long. Guy de Cointet revient ici à l’écriture en miroir qu’il utilisait dans ses premiers dessins. Les inscriptions calligraphiques ne sont plus que des formes gracieuses sans signification. Dans son enfance, l’artiste résida quelque temps en Algérie, où son père faisait son service militaire. Peut-être pourrait-on établir un lien entre ce séjour et ses lettres ornées qui ont quelque chose d’oriental.

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A captain from Portugal (1972) sera le premier d’une série de cinq livres d’artiste. Il s’agit d’un recueil de systèmes linguistiques codés en octogones ainsi que de jeux, tels qu’une réussite aux cartes, une partitions musicale et des carrés magiques. Animated Discourse (1975) est le résultat d’une collaboration particulière entre de Cointet et l’artiste Larry Bell qui remit à Guy de Cointet 29 photos que ce dernier coda, ce qui fait que chaque photo correspond à une lettre ou une ponctuation. Sur le plan visuel les danseurs bondissent, prennent la pose ou courent devant l’objectif. Lorsqu’on feuillette rapidement l’ouvrage, ils donnent l’impression d’effectuer un mouvement fluide. Espahor ledet ko uluner! (1973) et TSNX C24VA7 ME (1974) représentent le passage du dessin à la performance. Dans son dernier livre d’artiste a Few Drawings (1975), de Cointet renonce à l’idée d’un livre en tant que récit structuré pour en faire, comme l’indique le titre, un recueil de dessins. »

– cit. M – Museum Leuven retrospective Guy de Cointet