Œil pour Œil #1

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En couverture : The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson  (2014) / The Shop Around The Corner de Ernst Lubitch (1940)

Parce qu’il serait de bon ton de rendre aux anciens ce que les modernes leur ont pris, Œil pour Œil découpe, épluche et rend justice au cinéma de ton papi. A tous seigneurs tous honneurs, ce premier numéro s’invite dans deux institutions de l’humour raffiné : The Grand Budapest Hotel et The Shop Around The Corner.

Pour tout cinéphile un tantinet averti, le cinéma de Wes Anderson donne à boire et à manger, parfois jusqu’à la lie. Depuis l’inaugural Bottle Rocket, le cinéaste américain fait preuve d’une propension obsessionnelle à développer des univers codifiés, peuplés de personnages hauts en couleurs liés de près ou de loin à une certaine conception de l’âge tendre. Qu’elle soit perdue ou retrouvée (The Royal Tenenbaums), fuyante ou éternelle (Moonrise Kingdom), l’enfance andersonienne se présente comme un joli jardin en expansion qui s’enrichit film après film. A cette thématique très identifiable s’ajoute le nerf de la guerre : un sens absolu de la mise en scène. Plans millimétrés, cadres ultra photogéniques, orgies de travellings élaborés, du style en veux-tu en voilà qui a pour effet d’inscrire chaque film dans un ensemble esthétique global en perpétuel renouvellement. On l’a compris, en apparence Wes Anderson ça ne rigole pas tant que ça. Mais pourtant si. Oui oui.

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Au delà de l’aspect formel, le style Anderson c’est aussi, et surtout, une certaine finesse d’esprit, des tournures scénaristiques habiles et une humeur, un ton aigre-doux qui ne lâche sa bride qu’au travers de bouffés verbales aussi délirantes qu’impromptues. En clair, l’œuvre du texan ménage toujours la chèvre et le chou, le raffinement et la bouffonnerie. Bien que fidèle au cahier des charges, The Grand Budapest Hotel s’inscrit dans une nouvelle logique entamé avec Moonrise kingdom. A l’enrobage pop des thématiques de filiation entrevues de la trilogie Tenenbaums/Life Aquatic/Darjeeling limited se substitue désormais une espèce de nostalgie chic et ripolinée, sublimée par une propension à filmer un passé imaginaire qui permet d’entrevoir avec plus de netteté les influences du cinéaste.

Si le doux-amer des sixties de Moonrise Kingdom se diluait dans une esthétique vintage qui lorgnait clairement du côté de la Nouvelle Vague, la vieille Europe où prend place l’action de GBH en appelle au cinéma hollywoodien de l’entre-deux guerres. A la manière des récents Tarantino (le dyptique Inglorious basterds/Django Unchained), le subtil changement de paradigme opéré par Anderson réside en partie dans une entreprise de relecture et de recontextualisation assumée face à l’héritage des maîtres : quand QT s’en remet aux Peckinpah, Leone ou Corbucci pour nourrir ses vaudevilles sanglants,  Wes en appelle à Renoir, Rohmer et désormais à Ernst Lubitsch, le grand Monsieur du raffinement comique de l’âge d’or des studios. Le contexte historique de GBH, ainsi que sa galerie de personnages, son irrévérence et son ton solennel font d’ailleurs écho à l’un des plus beaux films du maître : The Shop Around the Corner (Rendez-vous).

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Dans la sphère cinéphile, Ernst Lubitsch est unanimement reconnu comme le maître de la comédie américaine des années 30-40. Ses films sont marqués par une grâce, une ironie souriante et une fluidité formelle qui ferait passer Woody Allen pour un Michal Bay sous temesta. Comme GBH, The Shop Around the Corner situe son intrigue dans la capitale Hongroise. On y suit les pérégrinations d’un groupe d’employés dans la boutique de maroquinerie de M. Mathuschek (Frank Morgan), petit bourgeois débonnaire dont l’autorité n’a d’égal que la bienveillance avec laquelle il traite ses employés. Le premier d’entre eux, Alfred Kralik (James Stewart), voit son petit monde chamboulé par l’arrivée de Klara Novak (Margaret Sullavan), vendeuse caractérielle avec laquelle il ne manque pas une occasion de se brouiller. L’ironie du sort réside dans le fait que ces deux derniers entretiennent une romance épistolaire sans connaitre leurs identités respectives.

Au-delà de ce postulat romantique qui amène son lot de quiproquos savoureux, Lubitsch met en place une mécanique comique orientée autour de rapports hiérarchiques parasités par les liens affectifs que les personnages entretiennent entre eux. Le mélange de bonhomie et d’autorité dégagés par Matuschek rend absolument irrésistible ses rapports avec Kralik, parfois amicaux, souvent conflictuels mais toujours empreints d’humanité et de noblesse. On retrouve un schéma similaire dans GBH, dans la relation que noue M. Gustave (Ralph Fiennes), le maître hôtel, avec ses subalternes dans le grouillant fatras de l’Hôtel Budapest. Une figure à la fois bienveillante, respectueuse et quelques peu tordue (avec une  propension assez divine à tringler toute les vielles veuves de l’aristocratie hongroise) qui se mue en modèle indéfectible pour le jeune Zero (Tony Revolori) , lobby boy rêveur de « l’institution ».  Cette tendresse pour les personnages représente un héritage essentiel que Lubitsch a livré à Anderson et que seul le grand James L. Brooks (Spanglish, How Do You Know) pourrait lui disputer. De manière évidente, Anderson et Lubitsch partagent tous deux cette attention portée sur les caractères qui composent et font évoluer leurs microcosmes.

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Dans une autre mesure, les deux films présentent un espace filmique commun, celui de l’Europe de l’est de l’entre-deux guerres, idéalisé pour Lubitsch, carrément fantasmé pour Anderson. D’un même élan, les cinéastes enrobent leurs Budapest d’une esthétique absolument fascinante, une représentation d’un monde vu par la lorgnette de ses intérieurs (un commerce pour The Shop, un hôtel pour GBH) rempli d’accessoires iconiques car éphémères, sur lequel plane déjà la menace de l’annihilation prochaine par le régime nazi. Le leitmotiv comique de la boite à cigares jouant « Les Yeux Noirs » chez Lubitsch peut également être appréhendé comme un artefact profondément poétique au regard du devenir incertain de ce petit monde en suspens. Il en va de même du fameux « Boy with Apple », le tableau au centre de l’imbroglio narratif de The Grand Budapest Hotel, qui deviendra le symbole de cette époque révolue, seul témoin des transformations de l’hôtel au fil du temps.

Plus qu’un simple ressort comique censé accentuer le coté maniéré du personnage de Gustave, on peut également  voir son addiction au parfum « l’Air de Panache » comme l’accomplissement parfait de sa modernité. Au même titre que Kralik qui reçoit son portefeuille dans l’une des scènes les plus savoureuse de The Shop Around the Corner, le mythe du gentleman en osmose avec son époque est également essentiel pour comprendre la mécanique des enjeux propres aux deux métrages : renverser le maniérisme par un burlesque à la nonchalance irrésistible. Le Budapest des deux cinéastes semblent donc être peu ou proue un univers similaire, puisque porteur d’un fatum historique, une ville ou l’héroïsme serait intimement lié à l’idée de sauvegarde des apparences au milieu d’un espace déjà souillé par l’étroitesse d’esprit. C’est dans ce postulat sublime qu’éclate la grandeur commune des deux films : faire du comique une arme à la fois élégante et dévastatrice pour dénoncer la barbarie. Ainsi, passer le seuil de la boutique de Kralik ou celui du Grand Hotel de M. Gustave relève d’un même élan salvateur , ouvrir et refermer une porte au nez d’un monde délesté de sa candeur. Et ça c’est grand, surtout à hauteur d’enfant.

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014).
Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, F.Murray Abraham.

The Shop Around The Corner, de Ernst Lubitsch (1940).
Avec James Stewart, Margaret Sullavan, Frank Morgan.

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