Les deux vertus d’un livre – Paul Valéry

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Paul Valéry, Les deux vertus d’un livre in Arts et Metiers Graphiques N°1 | 1927
En couverture : © Emilio Isgrò, Encyclopaedia Britannica, Vol.1, 1969 | Courtesy Archivio Emilio Isgrò

« Si j’ouvre un livre, le livre offre à mes yeux deux manières bien différentes de s’intéresser à lui. Il leur propose l’alternative de deux usages de leur fonction. Il peut leur suggérer de s’engager dans un mouvement régulier qui se communique et se poursuit de mot en mot le long d’une ligne, renaît à la ligne suivante, après un bond qui ne compte pas, et provoque dans son progrès une quantité de réactions mentales successives dont l’effet commun est de détruire à chaque instant la perception visuelle des signes, pour lui substituer des souvenirs et des combinaisons de souvenirs. Chacun de ces effets est le premier terme de quelque développement infini possible.

C’est là la Lecture. On lui pourrait donner pour symbole l’idée d’une flamme qui se propage, celle d’un fil qui brûle de bout en bout, avec de petites explosions et des scintillations de temps à autre. Ce mode successif et linéaire exige la vision nette, et la conservation de la vision nette, — condition essentielle de la production des actes élémentaires du cerveau qui répondent aux excitations de l’écriture par des sons virtuels ou réels, par des significations. La lisibilité d’un texte est la qualité de ce texte d’être approprié à la vision nette. En se reportant à ce qui précède, on pourrait dire que la lisibilité est la qualité d’un texte qui en prévoit et en facilite la consommation, la destruction par l’esprit, la transsubstantiation en événements de l’esprit.

Mais à côté et à part de la lecture même, existe et subsiste l’aspect d’ensemble de toute chose écrite. Une page est une image. Elle donne une impression totale, présente un bloc ou un système de blocs et de strates, de noirs et de blancs, une tache de figure et d’intensité plus ou moins heureuses. Cette deuxième manière de voir, non plus successive et linéaire et progressive comme la lecture, mais immédiate et simultanée, permet de rapprocher la typographie de l’architecture, comme la lecture aurait pu tout à l’heure faire songer à la musique mélodique et à tous les arts qui épousent le temps. Ainsi le Livre, d’une part, comporte de quoi exciter et conduire le mouvement du point de la vision nette, — mouvement qui engendre des effets intellectuels et discontinus, et qui de proche en proche s’intègre en idées le long de la ligne ; il est d’autre part, un objet, un ensemble d’impressions stationnaires, doué de propriétés immédiates, non conventionnelles, qui peut plaire ou déplaire à nos sens.

Ces deux modes de regard sont indépendants l’un de l’autre. Le texte vu, le texte lu sont choses toutes distinctes, puisque l’attention donnée à l’une exclut l’attention donnée à l’autre. Il y a de très beaux livres qui n’engagent pas à la lecture, belles masses de noir pur sur champ très pur, mais cette plénitude et cette puissance de contact obtenues aux dépens des interlignes, et qui semblent très recherchées en Angleterre et en Allemagne où l’on s’efforce de rejoindre certains modèles du XVe et du XVIe siècles, ne sont pas sans peser sur le lecteur, et sans paraître un peu trop archaïques. La littérature moderne ne s’accommode pas de ces formes compactes et comme gorgées de caractères. Il existe, en revanche, des livres très lisibles, bien ajourés, mais qui sont faits sans grâce, insipides à l’œil, ou même franchement laids. A cause de cette indépendance dans les qualités que peut posséder un livre, il est permis à l’imprimerie d’être un art.

Quand elle ne veut répondre qu’au besoin simple de lire, elle se passe d’artistes, car les exigences de la lisibilité peuvent être exactement définies, et être satisfaites par des moyens également définis et uniformes. L’expérience et l’analyse suffiront à déterminer ce qui s’impose au graveur de la lettre, au compositeur et au tireur pour obtenir un texte clair et net. Mais à peine l’imprimeur a-t-il conscience de la complexité de son ouvrage, il se sent aussitôt un devoir d’être artiste, car le propre de l’artiste est de choisir, et le choisir est commandé par le nombre des possibles. Tout ce qui laisse place à l’incertitude appelle un artiste, quoiqu’il ne l’obtienne pas toujours. L’imprimeur artiste se trouve devant sa tâche dans la situation complexe de l’architecte qui s’inquiète de l’accord de la convenance de sa construction avec l’apparence. Le poète lui-même a pour destin de se débattre entre les formes et le contenu, entre ses desseins et le langage. Dans tous les arts, et c’est pourquoi ils sont des arts, la nécessité que doit suggérer une œuvre heureusement accomplie ne peut être engendrée que par l’arbitraire. L’arrangement et l’harmonie finale des propriétés indépendantes qu’il faut composer ne sont jamais obtenus par recette ou par automatisme, mais par miracle ou bien par effort ; par miracles et par efforts volontaires combinés […] »

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« […] Les deux vertus d’un livre, un texte fondamental pour réfléchir aux différentes manières de regarder les objets imprimés. L’écrivain y explique que le livre présente aux yeux du lecteur “l’alternative de deux usages” : “à côté et par-delà la lecture même existe et subsiste l’aspect d’ensemble de toute chose écrite. Une page est une image. Elle donne une impression totale, présente un bloc ou un système de blocs et de strates, de noirs et de blancs, une tache de figure et d’intensité plus ou moins heureuses.” Coexistent ainsi, dans les pages du livre, le “texte lu” et le “texte vu”, qui ne peuvent être perçus que de manière indépendante: lire suppose de “voir sans voir”, c’est-à-dire sans scruter la forme des caractères qui composent les mots et les phrases déchiffrés ; inversement, pour juger de l’aspect harmonieux d’une page imprimée, il faut faire le flou sur les mots du texte, dissoudre le noir et le blanc qui les composent en “gris typographique”. Il n’est pas anodin que ce texte ait constitué l’article de tête du premier numéro de l’influente revue Arts et métiers graphiques, publié en 1927. Il faut y lire une définition de ce qui ne porte pas encore le nom de “graphisme” mais désigne une approche commune aux différents domaines dont rend compte la revue (illustration, photographie, typographie, publicité, reliure…) […] »

Clémence Imbert, cit. Vous en faites une œuvre. Quelques réflexions sur les expositions de graphisme
Graphisme en France n°24

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