Œil pour Œil #3

Salut à toi, impétueux visiteur de la loge noire d’Index Grafik qui soigne son spleen hivernal à grand coup de chaleur filmique! Œil pour Œil te propose ce mois-ci un voyage aux confins de l’Ouest sauvage, où les cow-boys portent des moufles et où le blizzard frappe. Parce qu’il ne faut jamais pousser mémé dans les orties et qu’il est plutôt normal de rendre aux Lean et Tarkovski ce que les Spielberg et Iñárritu leur ont pris, Œil pour Œil découpe, épluche et rends justice au cinéma de ton papi.

Au programme de ce troisième numéro, un duel de colts sous la neige : Les Huit Salopards de Tarantino contre Le Grand Silence de Corbucci.

 

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Grand Huit

Huitième film de Quentin Tarantino, Les Huit Salopards (The Hateful Eight) est la troisième incursion du cinéaste sur les terres du western, si tant est que l’on puisse considérer Kill Bill Vol.2 comme tel. Depuis toujours on sait que QT, grand consommateur et promoteur du cinéma d’exploitation devant l’éternel, noue un rapport supra affectif avec ce genre (au même titre que pour les films de kung-fu ou les nanars mécanisés) arguant même depuis le début de sa carrière que le Rio Bravo d’Howard Hawks trône au sommet de son (interminable) liste de films fétiches.

Après un Django Unchained plein comme un œuf, le sagouin revient donc aux affaires avec un huis clos sec comme un coup de trique. En cela Les Huit Salopards renoue avec un double programme : une structure narrative reposant intégralement sur de longues séquences dialoguées et une économie de moyen et d’espace qui le ramène à la veine la plus expérimentale de sa filmographie (Boulevard de la mort, Reservoir Dogs). Vous l’avez compris, le film est fait pour ses acteurs, laissant le champ libre à d’étourdissants numéros de solistes, en témoignent les prestations XXL de Kurt Russell en chasseur de primes bourru, Michael Madsen et Tim Roth en hors la loi respectivement taiseux et mielleux ou encore de Samuel L. Jackson dans une partition absolument délirante tant le plaisir qu’il semble prendre à jouer est communicatif.

Alors qu’est-ce qu’il a de nouveau le dernier Tarantino ? On retrouve la structure chapitrée chère au cinéaste depuis ses débuts, la mise en tension amorcée par des dialogues interminables mais ô combien indispensables pour laisser éclater une orgie de violence aussi jubilatoire que traumatisante et une palanqué de personnages aux personnalités extrêmement affirmées. Toutefois c’est sur le fond que le film s’échappe et tente de se hisser plus haut que ses prédécesseurs .

Les Huit Salopards à pour ambition du haut de ses 2h47 de rejouer tout bonnement l’histoire de l’Amérique ou plus précisément l’histoire de celles et ceux qui en ont fait un objet de fantasme. Prenant place au fin fond des plaines enneigées de l’Utah, l’intrigue repose sur la confrontation entre huit personnalités aux motivations diverses qui se retrouvent coincés pour quelques heures dans une petite mercerie. Gravitant autour de Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh), une chef de gang capturée par le bounty hunter John Ruth (Kurt Russell),  les personnages vont peu à peu révéler leurs vrais visages. Et bien entendu, ce n’est pas très jojo.

Comme souvent chez Tarantino, le tour de force du film réside dans la césure qu’il opère au moment où l’on s’y attend le moins. Quand Bob « le Mexicain » (Demian Bichir) s’arroge un espace de calme et de silence au milieu de la logorrhée verbale ambiante pour interpréter Silent Night sur le vieux bastringue de la mercerie, moment choisi par l’ambigu Warren (Samuel L. Jackson) pour enlever son masque et révéler au vieux général sudiste Smithers (Bruce Dern) ce qu’il est réellement advenu du fils qu’il recherche en vain. Sans savoir si cette histoire est vraie (merci QT de ne pas trancher), cette révélation à pour effet de faire exploser le métrage et d’envoyer absolument tout ce petit monde dans un maelstrom de violence dégénérée.

Et c’est là que réside la qualité première d’un Tarantino : faire mariner le spectateur avec des séquences interminables (la diligence!) et des détails qui n’en sont pas (la fameuse lettre de Lincoln que Warren a en sa possession) pour ensuite le faire bouillir au bain marie et le dévorer comme un possédé. Si l’atmosphère schizo du film renvoi indéniablement à quelques monuments du cinéma d’horreur (on pense fortement au The Thing de Carpenter) son programme au cordeau le place directement sur les traces d’un western méconnu mais majeur, Le Grand Silence (Il Grande Silenzio) de Sergio Corbucci.

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Silence et Ombre

Réalisateur à la personnalité plus qu’affirmée et grand artisan du cinéma bis italien, Corbucci s’est illustré à partir des années 1950 sur un grand nombre de films d’exploitations : péplums (Romulus et Remus, 1962), comédie (Le Jour le plus court, 1964), épouvante (Danse Macabre, 1963) et bien sûr western, avec les chefs d’œuvres du genre que sont Django (1966) et Le Grand Silence (1968).

Le Grand Silence donc, nous présente l’histoire de Silence (tu suis ?), un cow-boy mutique tout vêtu de noir (Jean Louis Trintignant , incroyable de charisme) qui se retrouve confronté à Tigrero, un chasseur de prime aussi mielleux que cruel (le toujours génialement dégueulasse Klaus Kinski) sur la demande de Pauline (Vonetta McGee), une veuve dont le mari a été tué par ce dernier. Dès lors qu’il enclenche son ballet de vengeance tragique, le film, avec son grain d’image à couper à la machette, se retrouve tout entier baigné dans une atmosphère mortifère et élégiaque qui en fait indubitablement un objet un peu à part dans la mythologie du western spaghetti.

En effet, non content d’avoir créé une grande figure cinématographique avec son Django et sa violence outrancière ( générant une bonne trentaine de reprises, fausse suites et reboot jusqu’à Django Unchained) Corbucci décide deux ans plus tard d’inverser totalement les codes d’un genre qu’il a contribué à instaurer avec son ami Sergio Leone.  A l’aridité du désert  du nouveau Mexique, il oppose la froideur des plaines immaculées de l’Utah. L’héroine est une afro-américaine combative a l’opposé des poupées de saloon habituelles et le héros, une sorte d’ombre silencieuse à fleur de peau. Le bad guy enfin, devient un chef de meute propret d’un calme impérial qui se révélera proportionnel à sa folie. Le résultat ? Une sorte de fresque de poche, à la fois mélancolique et brutale.

En s’attardant un peu sur la personnalité de Corbucci, il semble évident que l’inversion des codes du western italien résulte d’une volonté d’intégrer une couleur politique à son histoire. En effet le contexte libertaire de l’époque (on est en 1968), octroi aux empêcheurs de filmer en rond une volonté puissante de secouer l’ordre établi. Ainsi, l’étourdissante scène finale du film où ce salaud de Tigrero abat froidement Silence et Pauline avec l’aide de ses sbires avant de s’en aller continuer sa route en jetant un dernier regard camera, renvoie directement aux meurtres alors récents du Che Guevara et de Malcolm X, icônes sacrifiés de la contestation occidentale.

Ce dénouement tragique et inattendu achève de fournir au film un caractère de subversion totale, déjà bien instauré par des éléments aussi burnés pour l’époque qu’une scène d’amour interraciale ou un massacre de sang-froid. Inutile de chercher bien loin ce qui a pu fasciner un cinéaste comme Quentin Tarantino dans l’œuvre de Corbucci : une odeur de soufre, des personnages iconiques et le goût du sang, tout est là.

 

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Histories of Violence

Ainsi c’est dans leur violence excessive que réside le point de jonction entre les deux films et leur connection névralgique. Certes Tarantino a emprunté bon nombre de motifs évidents au métrage de Corbucci à commencer par l’idée forcément sublime du cadre enneigé, propice à des séquences de chevauchées et d’affrontements ultra esthétisées où une flopée de personnages à « trognes », cachent systématiquement leurs vraies natures jusqu’à en devenir un enjeu majeur de la mise en tension du récit. Mais c’est bien dans les déflagrations de violence et de cruauté du Grand Silence que Les Huit Salopards va puiser sa sève.

Aspect le plus commenté de la filmographie du cinéaste américain, cette propension à filmer l’innommable se doit d’être remise au clair. La violence crue chez Tarantino n’est jamais gratuite, elle est cathartique.  Elle résulte sans cesse d’une volonté de prodiguer aux spectateurs un sentiment de revanche jouissive face aux injustices de l’Histoire, que ce soit pour les femmes (Boulevard de la Mort), les juifs (Inglorious Basterds)  ou les esclaves (Django Unchained). Cet histoire qu’embrasse tout entière le récit des Huit Salopards, c’est celle de l’Amérique, un pays qui s’est construit par le sang, et qui a glorifié ces origines au point d’en faire une mythologie.

Smithers, le général confédéré en déliquescence rappelle à quel point la haine des sudistes était pernicieuse et sourde au sortir de la guerre de Sécession. Le personnage, à la fois instigateur et victime du basculement du film dans la folie meurtrière est à l’évidence un renvoi à La Naissance d’une Nation, le monument maudit de D.W. Griffith que QT n’occulte pas de son panthéon personnel malgré son caractère vomitif (éloge du KKK, racisme de bas-étage).

Il est par ailleurs fascinant de constater que Tarantino a choisi le procédé du huis clos pour rejouer en creux la grande Histoire de l’Amérique. S’inspirant de la superbe scène d’exécution du Grand Silence, où le personnage campé par Trintignant aligne un à un les occupants d’une maison de passe avec son Mauser automatique tout en malmenant Tigrero, QT  renoue avec la même volonté d’effacement de l’épique pour ne garder que la sauvagerie de l’exécution. A cela, il est nécessaire de souligner que ce parti pris narratif de confiner l’action dans un seul et même lieu durant les trois-quarts du métrage résulte d’une volonté de prendre le contre-pied de Corbucci. Aux moments de contemplation propres aux jeux de contrastes sur les paysages enneigés du Grand Silence, Les Huit Salopards nous présente une porte clouée qui n’a de cesse de s’ouvrir et de se refermer à coup de marteau. Cette porte, celle qui appelle à l’aventure, restera hermétique à tout franchissement et donc tout désir de grandeur, condamnant les personnages à s’entre-déchirer jusqu’au dernier.

Vu la peinture de l’Ouest commune aux deux long-métrages, il y a fort à parier que l’héroïsme n’y aurait, de toute manière, pas fait de vieux os. Addio bandito!

Les Huit Salopards, de Quentin Tarantino (2015).
Avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh.

Le Grand Silence, de Sergio Corbucci (1968).
Avec Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Vonetta McGee.

 

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