Normalisation DIN – de la lettre au mobilier

Normalisation DIN, de la lettre au mobilier
est une synthèse du mémoire sur le caractère typographique DIN, de Julie Soudanne et Léa Maupetit
réalisé dans le cadre du Master en Design Typographique de l’ECV (2014-2015) et paru dans la revue avant-après.
Tuteur : Alexandre Dumas de Rauly.

Les différentes normes DIN se sont développées progressivement. En démarrant par l’élaboration d’un caractère normalisé, elles s’étendent à la création d’un format de papier standard et vont même jusqu’à façonner l’environnement de l’être humain.

« En 1887, Friedrich Soennecken (inventeur allemand, fabricant de plumes et d’outils de bureau) propose un système d’écriture modulaire. Non pas dans le but de standardiser l’écriture, mais plutôt comme une technique éducative simplifiée de l’écriture, destinée aux enfants. Il présente un premier système complexe composé d’une douzaine de formes issues d’une grille, permettant de composer l’ensemble des caractères en capitale et en bas-de-casse. Puis en 1913, Soennecken semble être parvenu à synthétiser ses recherches : sous forme de jeu composé de figures géométriques élémentaires (tels que des arcs de cercle et différentes tailles de rectangles), il propose une initiation à la structure de chaque lettre, pour mieux comprendre leurs spécificités et les assimiler afin de passer plus facilement à l’écriture. En ayant créé ce système d’approche de la composition des lettres, Friedrich Soennecken serait d’une certaine manière l’un des précurseurs des premières formes des normes DIN.

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Friedrich Soennecken, Tableau à destination des écoliers, 1913.
Système d’écriture modulaire développé à partir de 1887.

 
Parallèlement, en 1871, les premières intentions de création d’un lettrage unique ont été initiées par la commission d’uniformisation des chemins de fer Prusses. Mais c’est véritablement au cours de la naissance de la république de Weimar en 1918, que ces questions d’harmonisation se sont intensifiées et que l’organisme de normalisation Deutsches ® Institut für Normung (DIN) décide de créer un caractère typographique standardisé. Les premiers dessins sont publiés en 1919 avec les normes DIN 16 (caractères italiques) et DIN 17 (caractères romains) et répondent à la nécessité d’établir un caractère de substitution de l’écriture cursive pour permettre une reproduction rapide et systématique. Ainsi le dessin des caractères des normes DIN 16 et DIN 17 était à la fois proche d’une écriture manuscrite, mais aussi éloigné car les caractères étaient d’ores et déjà basés sur une grille. La proportion des glyphes (graisse, hauteur d’oeil et chasse) était déterminée par une unité 1, correspondant à un carreau de grille. Dès lors, les normes de caractères DIN seront autant utilisées pour la signalétique que pour les dessins techniques, courriers et autres documents grâce à des outils de mesure tels que la règle, le compas ou encore le normographe.

Schrift-malen-leicht-gemacht-Fred-Lullack-1936-OSP

Double-page issue de la méthode d’écriture Schrift- malen leicht gemacht de Fred Lullack, 1936.
Photographie extraite d’une série réalisée au Comité DIN en Allemagne par Open Source Publishing
lors de leur recherches sur le caractère DIN
.

 
Selon les recherches d’Albert-Jan Pool, le normographe a été créé par Georg Bahr (enseignant dans une école technique à Berlin). Il s’agit à l’origine d’une règle en métal, perforée de formes très simplifiées, permettant de dessiner des lettres géométriques à l’aide d’un stylo de dessin technique. Voyant l’utilisation de cet objet grandissante, Georg Bahr dépose le brevet de cet outil en 1909 puis décide de le revendre à ses amis Paul Filler et Oscar Fiebig. Ces derniers montent alors la société Filler & Fiebig en 1910 et commercialisent ce nouveau système d’écriture sous forme de règle en plastique, le Bahrscher Normograph. Par la suite, ils complètent la règle d’un lettrage composé de capitales, bas-de-casse et d’une version en chiffres : la règle devient alors le Standargraph. Dès 1913, le normographe devient un outil utilisé partout dans le milieu industriel, administratif et commercial: il permet de réaliser des documents propres et similaires sans aucune compétence particulière. Cet outil donne la possibilité aux personnes n’ayant pas eu l’accès à l’apprentissage de l’écriture de surmonter leurs difficultés, mais aussi aux enfants de pouvoir indiquer leur nom et prénom sur leur cahiers et livres scolaires. L’utilisation du normographe se généralise progressivement dans la société, et Filler & Fiebig décident vraisemblablement d’utiliser sur leur outil de reproduction les caractères des normes DIN dès leur apparition en Allemagne. L’Original Standargraph comporte les annotations DIN 16-1451. Il est donc certain que les normographes ont été composés de la norme DIN 16, puis par la suite de DIN 17 comme sur le Minerva n°8. Il semblerait que le DIN 17 ait été présent sur ce support jusqu’en 1976 puis remplacé à cette date par l’utilisation de la norme ISO 3098.

normograph-Din

L’histoire du format de papier standard se place entre la France et l’Allemagne, du XVIIIe au XXe siècle. Il semblerait que Georg Christoph Lichtenberg (physicien et philosophe allemand) ait été le premier à avoir mentionné les particularités d’un tel format en 1786. Toutefois, les formats normés correspondent à d’anciens formats dont les normes ont déjà été établies en France à l’époque de la Révolution mais n’ont jamais été appliquées : le format grand registre (l’actuel A2), le moyen papier (A3), puis grand papier, petit papier et demi-feuille (approximativement les formats B3, B4, et B5). Les dimensions ne sont pas celles qui seront appliquées mais la proportion du format a déjà été codifiée et se concrétisera au cours du XXe siècle, suivant les travaux de l’ingénieur allemand Walter Porstmann. La publication de son ouvrage Normenlehre (La doctrine standard) en 1917, conduit le premier directeur du Comité DIN, Waldemar Hellmich à s’intéresser à ses recherches. C’est alors en 1922, au cours de sa collaboration au sein du Normensschusses der Deutschen Industrie (organisme précurseur du comité DIN), que Walter Porstmann met au point le format DIN 476 et définit le format A comme l’étalon. Celui-ci désigne un format de papier normé entre la hauteur et la largeur d’une feuille de papier.

Papierformate-Din

La particularité de ce format est d’avoir été conçu pour que les proportions de la feuille soient conservées lorsque celle-ci est divisée en deux, dans le sens de la largeur: il suffit donc de couper un format A3 en deux pour obtenir deux formats A4 et ainsi de suite. Réciproquement, la longueur du plus petit format résulte ainsi de la largeur du plus grand format. Les formats A ont pour référence le format AO soit 841 x 1189 mm, dont la surface est de 1 mètre carré. Ainsi, l’importance du système métrique de Porstmann dans l’élaboration du format standard est notable. Le nom du format qu’il établit est composé d’une lettre A et d’un chiffre qui correspond au nombre de fois que le format de base a été divisé en deux. Auquel il ajoutera le format B pour les enveloppes (légèrement plus grand) et le format C. Ainsi, le format AO a une surface égale à 1 mètre carré, le format BO a une longueur égale à 1 mètre et le format CO a une surface égale à la moyenne de la surface de AO et BO.

Cette rationalisation du format A, mise au point au sein du Comité DIN, solutionne les problématiques de gaspillage de papier lors de la fabrication. De plus, le stockage s’en voit simplifié avec un format unique. En effet, lorsque le format DIN 476 est devenu le format national en Allemagne, celui-ci s’est substitué à de nombreux formats n’ayant pas de cohérence entre eux. À partir de l’application de la norme DIN 476, tous les papetiers sont amenés à fabriquer ce même format et de cette manière une compétitivité s’est développée pour fournir les imprimeurs. Or, le recours à ce format est lié à une utilisation bureaucratique et les éditeurs rencontrèrent des difficultés pour fabriquer leurs livres. Jan Tschichold, qui a d’ailleurs longtemps cherché à définir un canon en matière de format de papier et de volume de texte, renie tardivement et partiellement le format DIN en le décrivant comme un format hybride et très mauvais.

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En 1932, à Leipzig, l’exposition Normung bringt ordnung (La normalisation apporte l’ordre) présente le format de papier DIN en tant que norme de construction du système sous l’appellation Aide au formats standard de vente. L’idée est d’encourager les fabricants à utiliser des formats standards pour augmenter leur production.

 
Malgré ces problèmes liés à l’édition, la course à l’homogénéisation va perdurer et il va être entrepris de calculer tout ce qui est mesurable à l’échelle humaine. Le Comité DIN organise un salon en vue de promouvoir ce nouveau format auprès des fabricants. Nommé Normung bringt ordnung (La normalisation qui apporte l’ordre), le salon met en avant le gain économique d’un format unifié mais aussi tout ce qui découle de celui-ci: classeurs, tiroirs, bureau, etc. En effet, au fur et à mesure tous les mouvements pouvant être effectués par un individu vont être analysés pour concevoir du bureau à la chaise en passant par les fenêtres, de manière à obtenir une forme idéale. Le corps devient alors un composant de la productivité industrielle et permet de définir de nouveaux besoins. Cette théorie a initialement été exposée dans l’ouvrage Bauentwurfslehre (Les éléments des projets de construction) de Ernst Neufert, publié pour la première fois en 1936 en Allemagne. Il y établit des principes fondamentaux concernant la conception, l’exécution, la forme, l’espace nécessaire, ainsi que des règles sur les mesures des édifices, des locaux, des meubles. Il fait preuve d’une grande précision en se basant sur des normes et unités de mesures existantes dont le format DIN et l’utilise pour définir les dimensions qu’il juge idéales : « Les formats normalisés constituent aujourd’hui une base pour la réalisation du mobilier de bureau […] La connaissance exacte de ces formats normalisés prend alors son importance pour le concepteur ». Encore aujourd’hui, notre environnement de travail et les formats sur lesquels nous pouvons nous exprimer sont l’héritage de la rationalisation de l’espace qui a été entreprise il y a près d’un siècle. »

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