Marques typographiques d’imprimeurs et libraires

Les marques typographiques d’imprimeurs et de libraires (XVe – XIXe siècle)
Par Aurélie Vertu et sous la direction de Alan Marshall, Directeur du Musée de l’Imprimerie de Lyon.

« Les marques typographiques que les anciens imprimeurs et libraires utilisaient pour marquer leur production sont un élément bien connu des bibliophiles, mais ignoré de la plupart des gens. Or ces marques présentent un grand intérêt pour l’histoire du livre et de l’imprimerie. En effet, elles sont de précieux témoins de l’évolution des techniques de la gravure sur bois et du goût de chacune des époques qui les a employées. La marque, le plus souvent située sur la page de titre, était l’identification d’un ouvrage et la garantie de sa provenance, elle faisait aussi office de captatio benevolentiae, c’est-à-dire d’éveil de l’attention du lecteur, d’invite à tourner les pages du livre choisi […]

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La première marque connue est le double écusson suspendu à une branche de Fust et Schoeffer, apparue en 1457 à Mayence sur un psautier, à la suite du colophon puis en 1462 sur une bible. En France, la première marque apparait à Paris chez Guy Marchand en 1483 et à Lyon chez Nicolas Philippi et Marc Reinhart. Les marques sont au départ placées en fin de volume, à la suite du colophon ou à sa place. En Italie et aux Pays-Bas, la marque est contemporaine ou postèrieure de seulement quelques années à l’introduction de l’imprimerie.

Sur la page de titre, le blanc laissé en dessous du nom de l’ouvrage est rapidement occupé par la marque du libraire ou de l’imprimeur. Il est possible de trouver en bas de page une phrase d’adresse, rappelant le lieu d’édition du livre. Par exemple sur un tirage de Guillaume Balsarin à Lyon en 1498-1499 on peut lire “ si vous voulez vous en trouverez maints en la rue mercière cheux Balsarin ”. L’adresse prend dès cette période sa place actuelle en bas de la page du titre. Jusqu’à 1500, la tendance est à l’occupation de toute la place sur la page de titre, avec des titres écrits en gros caractères, de longues phrases coupées arbitrairement, une marque volumineuse, et l’adresse développée de l’imprimeur. Les premières marques reprennent souvent le dessin de l’enseigne de leur boutique, qui était soit sculptée sur la façade, soit présentée dans une niche ou suspendue au dessus de la porte, sur une plaque décorée sur ses deux faces de manière à être vue par les passants marchant dans les deux sens.

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Les marques les plus anciennes sont simples, il s’agit souvent de monogrammes associant les initiales des nom et prénom de l’imprimeur, souvent entourés d’un cercle surmonté d’une croix. A Paris, les premières marques utilisent la forme des armoiries et il est fréquent de voir un blason porté par deux figures animales, à la manière de la marque de Jean Petit en 1498 sur le De Arte Grammatica. Très tôt, les imprimeurs hollandais puisent dans le symbolisme des animaux : Snellaert (le rapide) prend la licorne comme porte écusson, Leeu (le lion) prend le lion pour porter les armoiries d’Anvers. Cette tradition fut une source d’inspiration pour de nombreux imprimeurs qui élaborèrent leurs marques et choisirent leurs devises par analogie avec leur nom, comme par exemple à Paris où la marque de Gilles Cousteau est hérissée de couteaux et à Lyon où un marteau est présent sur l’écusson central de la marque du dénommé Maillet. Dans la première moitié du XVe siècle, les marques se développent et se multiplient à tel point que certaines pages de titre sont surchargées. C’est seulement après 1550 que la page de titre adopte une réelle architecture, avec des blancs bien répartis et un libellé clair du titre.

A partir de 1540 les marques font des progrés correspondant à la qualité des gravures dans les ouvrages, et s’ornent au goût de la Renaissance. Elles emploient des entrelacs, mascarons, guirlandes et cariatides pour les encadrements, se diversifient et deviennent des éléments décoratifs très soignés. Sous François Ier, la marque devient obligatoire, ce qui renforce son développement et le généralise. Le 31 août 1539, il est déclaré que “ Ne pourront prendre les maistres imprimeurs et libraires les marques les uns des autres ains chacun en aura une part a soy differente les unes des autres en manière que les achepteurs de livres puissent facilement cognoistre en quelle officine les livres auront été imprimez et lesquels livres se vendront aus dites officines et non ailleurs ”. Cette disposition se trouve renforcée par un édit d’Henri II, le 11 décembre 1547, ordonnant que nom et prénom de celui qui a fait le livre soit inscrit en première page, ainsi que celui de l’imprimeur avec l’enseigne de son domicile. Le non-respect de la règle, qui pouvait aider à déceler une contrefaçon, était sanctionné par une amende et la confiscation de la production. A partir de ce moment, la page de titre prend toute son importance, et la fabrication des marques devient un art véritable. […] »

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