Le tigre de Tipu

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« De tous les instruments à bruit de l’histoire, l’un de ceux dont l’objet est le moins équivoque est le Tigre de Tipu. Réquisitionné en Inde par l’armée britannique après la défaite (et la mort par balles et baïonnettes) du sultan Tipu en 1799, cet incroyable objet de grande taille est aujourd’hui exposé au Victoria and Albert Museum de Londres. L’évocation la plus succincte et la plus éloquente fut écrite par un employé de l’East India Company : “Ce mécanisme représente un tigre royal en train de dévorer un Européen prostré. On y trouve dans le corps du tigre des tuyaux imitant ceux d’un orgue et une rangée de touches accordées aux notes naturelles. Le son produit par l’orgue est censé ressembler aux cris d’une personne en détresse, mélangés aux rugissements d’un tigre. Le mécanisme est si sophistiqué que lorsque l’orgue est joué, la main de l’Européen se lève fréquemment, en expression de sa condition désespérée et pitoyable.”

John Keats vit le tigre de Tipu dans les locaux de l’East India Company et y fit allusion dans une satire qu’il écrivit sur le prince régent: “Ce petit bourdon,/Quoi qu’en fasse votre doigté,/Provient d’un joujou impérial de collection, /D’un orgue-homme-tigre, de ses jouets le plus mignon.” Lorsque le tigre fut exposé pour la première fois, le public s’acharnait sur la manivelle pour le faire rugir avec un tel sadisme enjoué que les étudiants de la bibliothèque adjacente étaient rendus à moitié fous par ce divertissement.

Dans une analyse technique de l’instrument, Henry Willis imagina que “la méthode dévolue d’utilisation du clavier de l’orgue consistait à parcourir des phalanges toute l’étendue de la gamme, afin de produire l’effet d’un homme criant à la mort, se faisant tuer par un tigre”. La conception et les matériaux utilisés suggérant une facture plutôt européenne qu’indienne, Willis émit l’hypothèse que le tigre et sa victime avaient été construits par un Français malicieux ou un Anglais renégat. Mais quel que fût le maître d’oeuvre ayant pu fabriquer cette sculpture merveilleusement macabre, une chose est sûre : Tipu l’apprécia. Il était d’une part obsédé par les tigres et, d’autre part, en tant que musulman dont la fortune et les terres avaient été pillées par les colons, il détestait les Anglais. De source rapportée, il avait l’habitude de les circoncire lorsqu’il faisait des prisonniers. Ses murs étaient décorés de scènes représentant des soldats se faisant démembrer, écraser par des éléphants, manger par des tigres et autres sorts trop obscènes pour être décrits verbalement par le major qui les consigna. “Mieux vaut mourir en soldat que vivre en misérable dépendant des infidèles sur la liste de leurs rajas et nababs pensionnés”, déclara Tipu lors de sa dernière conférence militaire. Délicieuse ironie: à travers la conservation des confiscations impériales, et bien que muselée et figée en plein acte de mutilation dans une vitrine de verre, la matérialisation de la haine de Tipu perdure. […] »

– David Toop cit. Ocean of sound: ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther

 

Le poète Auguste Barbier a également décrit le tigre dans son poème Le Joujou du Sultan publiée en 1837 dont voici un extrait :

II est au cœur de Londres, en l’un de ses musées,
Un objet qui souvent occupe mes pensées :
C’est un tigre de bois, dans ses ongles serrant
Le rouge mannequin d’un Anglais expirant.
L’animal a le cou baissé, la gueule ouverte,
Et des saignantes chairs de l’homme à face verte
Il paraît assouvir son appétit glouton.
Puis, pour vous compléter l’horrible illusion.
Un tourniquet placé sur le flanc de la bête,
Comme celui d’un orgue à la main qui s’y prête.
Tantôt fait retentir le joyeux grondement
De l’animal, tantôt le plaintif râlement
Du malheureux tombé sous sa griffe cruelle ;
Et le gardien, qui meut la rauque manivelle.
Dit : « Voilà le réveil du sultan de Meissour,
Le fier Tippou-Saheb ! Aussitôt que le jour
Illuminait les cieux de sa lueur divine,
Un de ses serviteurs agitait la machine,
Et le maître éveillé repaissait ses deux yeux
De l’infernal jouet, et le bruit odieux
Rallumait sa fureur et remontait sa haine
Contre les conquérants de la terre indienne. […] »
Lire la suite du poème.

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