Jochen Gerner

Photographie du portrait © David Rault.

« Jochen Gerner élabore depuis le milieu des années 1990 une œuvre polymorphe aux références tout aussi nombreuses et éclectiques que peuvent l’être les territoires de l’art et de l’imprimé qu’il arpente. Connu d’abord pour ses livres d’images et ses dessins de presse publiés dans de nombreux journaux qui lui valent très rapidement une reconnaissance internationale. Au début des années 2000, son travail prend une nouvelle orientation, en particulier avec la publication du livre TNT en Amérique, exercice de caviardage de Tintin en Amérique qui élargit les possibles de son expression graphique et lui permet de mettre un pied dans le périmètre de l’art contemporain […] Depuis, c’est sans aucune retenue qu’il s’attaque aux icônes plus ou moins consacrées de l’album de bande dessinée, aux cartes d’école, aux affiches de cinéma ou aux périodiques bon marché déjà jaunis […] »

– cit. fotokino.org

 
« Dans un grand nombre de dessins, Jochen Gerner met en place un même protocole : il utilise des supports imprimés (bandes dessinées, affiches, cartes scolaires, illustrations encyclopédiques, cartes postales…) pour les recouvrir d’une couche de peinture, parfois intégralement, ou le plus souvent en laissant des bribes de l’imprimé en réserve. D’un point de vue chromatique, l’utilisation d’un noir profond ou de quelques nuances de gris lui permet tantôt d’agir en démiurge et de figer le monde dans une nouvelle ère glaciaire, tantôt d’exploiter la capacité de ce camaïeu ténébreux à mettre en lumière les couleurs qui s’y frottent. Les teintes ardentes de l’affiche d’Autant en emporte le vent, par exemple, loin d’être éteintes par l’opération de caviardage, sont ranimées par celle-ci, et explosent en dizaines de foyers attisés par un mistral pyromane. L’original est dans un même mouvement de pinceau désincarné et ré-habité. On assiste ainsi à sa disparition tout en se réjouissant de sa réapparition.

On songe parfois à La Disparition de Georges Perec, un roman entièrement composé de mots qui n’utilisent pas la lettre “ e ”. L’absence de cette lettre disparue, mais à laquelle on pense de la première à la dernière page, tant l’entreprise de Perec est vertigineuse, nous la rend plus présente que jamais. Au-delà de la minutie commune aux deux démarches, ce goût espiègle de la contrainte est exploité, par Perec comme par Gerner, comme un véritable révélateur du potentiel (narratif, esthétique, symbolique) des mots – pour l’un –, des mots et des images – pour l’autre. D’ailleurs, Jochen Gerner n’est-il pas lui-même membre de l’Oubapo (Ouvroir de Bande dessinée Potentielle, crée en novembre 1992), cette variante dessinée de l’Oulipo et de ses contraintes littéraires ?

Chez lui, le support imprimé est considéré comme une matière première à remodeler, avec malice mais sans condescendance : il s’agit d’abord de se faire archéologue pour en dénicher les strates de lectures possibles et d’en extraire un sens sous-jacent, d’exploiter son potentiel narratif ou de discerner le dynamisme de sa structure graphique, ses caractéristiques plastiques ou chromatiques. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une entreprise de détournement mais plutôt de dévoilement, même s’il doit plonger l’imprimé dans une pure abstraction formelle où les signes et les formes prennent la place de tout élément figuratif, et où le rythme des couleurs et la géométrie dominent leur sujet. Cette opération génère de nouvelles connections de sens, ou purement formelles, à l’intérieur même du support.
 
 
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Jochen Gerner occulte certaines informations pour en révéler d’autres, déjà présentes mais que nous n’avions pas perçues au premier regard, distraits que nous étions par la narration que ces documents mettent en place[…] L’affiche d’Autant en emporte le vent se voit furieusement méridionalisée, les toponymes du bassin parisien et du continent nord-américain livrent leur improbable poésie, des taches de couleur remontent à la surface d’une planche de Tarzan, un répertoire de formes molles que l’on croirait échappées de l’atelier de Jean Arp flottent dans le noir d’une planche de Zig et Puce… Car cette étude patiente du support s’accompagne d’un joyeux téléscopage avec des références inattendues. Perdre le nord n’invoque donc pas seulement le mistral, Fernandel et Zorglub, mais aussi le langage plastique de Sol LeWitt, Burle Marx, Sigmar Polke ou François Morellet. Des citations visuelles qui lorgnent souvent du côté du minimalisme et de l’abstraction, mais qui sont chez Jochen Gerner avant tout des moteurs de pensée et de critique sur l’histoire des arts graphiques. »

– Studio Fotokino cit. Leçons de ténèbres

 

« Il y a quelques mois, j’ai évoqué deux œuvres de Morellet dans une planche de bande dessinée réalisée pour la revue Arts Magazine. Il s’agit d’une rubrique mensuelle où j’ausculte une bande dessinée existante en y faisant surgir des références iconographiques réelles ou tout à fait subjectives. En observant l’album de bande dessinée La Grande Menace de Jacques Martin (1954), j’ai relevé dans des détails de cases plusieurs évocations visuelles dont “ Étude, trames superposées ” (1959) et “ L’Esprit d’escalier ” (2010) de François Morellet. Mais dans cette aventure de Guy Lefranc, je voyais également “ Isometric Projection #13 ” (1981) de Sol LeWitt ou “ The American Series ” (1998-2001) de Jugnet et Clairet. J’annule donc toute théorie de la hiérarchie des arts et je ne respecte aucune logique temporelle »

 
 
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« La possibilité infinie de rapports entre l’écrit et l’image est pour moi l’intérêt principal de la bande dessinée : un système de représentation confrontant en permanence, dans une sorte d’alchimie, l’écrit et le visuel. C’est ce domaine là que je tente d’explorer de mon côté ou au sein de l’OuBaPo. Le projet TNT en Amérique (2002) est né de ces réflexions oubapiennes, d’exercices et d’expériences. Je tente de trouver de nouvelles pistes de lecture. Je déstructure une matière première pour la reconstruire autrement. L’analyse de la bande dessinée Tintin en Amérique de Hergé m’a fait prendre conscience du phénomène de chute (de corps) récurrent dans cet album. Je voulais comprendre l’origine de ce vertige permanent. Début 2001, j’ai commencé à décrypter cette violence (violence toujours adoucie et banalisée par le style de la ligne claire : un coup de poing réel est quelque chose de bien plus violent que ce qui nous est montré dans ce type d’album) et j’ai décidé que cela serait l’occasion de réaliser un exercice oubapien sur un album entier.

“ Mon travail n’est pas contre Tintin. ni pour Tintin. mais sur Tintin.
Il s’agit d une archéologie dont le but est de déceler différentes couches de sens dans l’album. ”

 
Tout ceci n’était donc au départ qu’une expérience personnelle. J’ai d’abord analysé et décortiqué le texte de départ présent dans les bulles de Hergé. J’ai ensuite conservé des mots pour leur signification (rapport à la violence et à des thèmes symboliques de la société américaine) et pour leur musicalité. Je faisais des listes. Je tentais de créer des thématiques en fonction des pages. À ce moment-là, j’ai commencé à recouvrir de noir les planches de Hergé en ne laissant apparaître que les mots qui me semblaient importants. Plus tard, j’ai trouvé la solution graphique consistant à enrichir ce noir par des « ouvertures » sur la couleur, tout en complétant l’écrit par le visuel. Le noir est alors devenu la nuit puisque toutes ces taches de couleurs (des signes, des pictogrammes, des symboles simples) devenaient des petites lumières urbaines, des néons pop clignotant dans l’oscurité violente de la ville américaine. Une sorte de ville tentaculaire observée la nuit depuis le ciel ou un promontoire (une scène récurrente du cinéma américain). Le noir comme une référence à la censure, à la nuit, l’obscurité (le mal), le mystère des choses non entièrement dévoilées.

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Sur un fond noir dense, des vignettes claires et colorées racontent par leur enchaînement et leur insistance une histoire de la violence américaine : j’évoque ce phénomène ainsi que les notions de bruits, de mouvements, d’argent, de religion, de Bien et de Mal qui s’y rattachent (la première enseigne lumineuse animée qui fut installée aux États-Unis a servi à annoncer une peine de mort). Cette nuit est une nuit américaine : un filtre sur une image tournée le jour pour donner l’illusion de la nuit. L’esprit du lecteur (ayant déjà lu auparavant Tintin en Amérique) doit pouvoir faire des aller-retours entre l’œuvre sous-jacente de Hergé et mes indices graphiques. Avec ce type d’intervention graphique, je parle de l’Amérique en utilisant une bande dessinée de Hergé. Mais je parle également du travail de Hergé par le biais d’un travail thématique sur l’Amérique. Car ces deux univers, la ligne claire de Hergé et la société américaine, peuvent être interprétés de façon similaire : deux mondes riches, beaux et lisses en apparence, troubles et violents en profondeur. Il était ainsi possible pour moi par un procédé de recadrage, de cache et de recouvrement, d’utiliser une matière première, afin d’en explorer les richesses inexploitées mais aussi les zones d’ombre.

D’un point de vue technique, j’ai acheté (dans des magasins spécialisés dans les vieilles éditions) des exemplaires anciens de Tintin en Amérique. J’ai donc travaillé directement sur les éditions imprimées en découpant les pages une à une et en les recouvrant d’une épaisse couche d’encre noire. Il ne fallait pas que l’on puisse par transparence apercevoir des éléments de l’œuvre d’origine. C’est pour cela aussi que l’éditeur m’a suggéré de réécrire moi-même les mots sélectionnés pour la version imprimée car l’écriture manuscrite de Hergé ne pouvait pas être reproduite sans autorisation. Le livre s’est construit logiquement en suivant intégralement le concept de recouvrement. Chaque mot à sa place d’origine dans la page, chaque page à sa place dans le livre. L’adresse de l’éditeur et l’achevé d’imprimer ont été placés aux mêmes endroits. Les pages de garde et le dos toilé font également référence aux éditions originales de Hergé. » […]

– Jochen Gerner cit. galerieannebarrault.com

 

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« Le projet Panorama du Feu, a débuté sous la forme d’une exposition avant de devenir un coffret de petits livres fascinants. Gerner y reprend en partie le principe de son TNT : il recouvre de noir les couvertures des petits fascicules de BD d’aventures qui se vendaient en kiosque dans les années 60 et 70, et ne garde à l’intérieur que certaines cases et pages, comme pour réécrire les histoires en pointant la violence ou l’absurde de ce qui y était narré […]

Comment est né ce projet ? Etais-tu lecteur de petits formats avant d’en faire la matière d’un projet ?

Je n’étais pas particulièrement lecteur de ces bandes dessinées car je ne les voyais pas. Ces formats n’apparaissent pas souvent dans les rayonnages. C’est pour cela que la découverte d’un lot sur un présentoir d’une station service eut l’effet d’un électrochoc : un numéro titré Pirates en rouges avec en illustration de couverture un char d’assaut renversé et en flammes, le tout barré d’un bandeau diagonal GUERRE. Quelques temps après, en cherchant des précisions sur l’identité et l’origine de ces ouvrages, près de la gare du Nord à Paris j’ai découvert l’existence d’une boutique spécialisée dans la vente de ces petits formats. C’est là que j’ai découvert la variété des titres et des univers graphiques de ces ouvrages… une mine d’or pour oubapien.

Le projet, formellement, évoque ton travail sur TNT en Amérique : travailler sur la matière pour effacer le superflu et faire ressortir la violence. Quelle différence fais-tu avec TNT et ce que tu y avais découvert ?

Le point commun entre ces 2 projets est une certaine étude de la violence et le mode de recouvrement (à l’encre de chine) similaire. Mais, avec TNT en Amérique je travaillais sur une violence cachée, sous-jacente, mais pourtant réelle dans le tissu narratif d’Hergé : douceur des images mais violence des mots et des faits. Avec Panorama du feu, je me confronte à une violence exacerbée et excessivement visible, projetée en couverture de ces ouvrages dans un style peint très réaliste. La thématique est principalement des faits de batailles de la seconde guerre mondiale. Je m’intéresse avant tout à la récurrence d’un motif : les flammes, les explosions… toute une esthétique du feu présente de façon quasi systématique sur l’ensemble des titres et chez différents éditeurs d’une période allant des années 50 aux années 80, soit l’exacte durée de la guerre froide. Le feu était donc entretenu, couvé comme une ampoule chaude dans cette période de glaciation politique. Recouvrir de noir l’ensemble de la couverture me permet de mettre en avant l’esthétique typographique des titres et de construire une image en réserve, faite de pictogrammes qui se nourrissent des couleurs du dessin initial et qui tournent autour du motif principal (feux, tirs, explosions). Le travail sur la matière textuelle s’est composé en listant l’ensemble des mots-images prolongeant cette imagerie et en reportant un exemple sur la couverture, comme un titre possible d’aventure. Je joue donc avec l’idée de masque, de censure mais aussi avec mon positionnement en retrait (aplat noir, formes dessinées simples) pour mettre en valeur la beauté de certains détails (lettres dessinées, matière, couleurs).

Plastiquement, ton travail consiste à effacer pour faire surgir :
quels autres artistes ont pu t’inspirer dans cette démarche ?

Je pense, à propos de ce travail, aux cut-ups de William Burroughs qui faisaient surgir du sens nouveau à partir de juxtapositions inattendues. Sur un niveau littéraire, j’avais été marqué par les cut-ups et les montages textuels d’Alfred Döblin dans Berlin Alexanderplatz. Et plus récemment par des descendants de Burroughs comme Patrick Bouvet ou Emmanuel Rabu, à la fois musiciens et écrivains. Sur un plan plus visuel, je considère le dessin Erased De Kooning de Robert Rauschenberg comme une des démarches conceptuelles les plus réussies (acquérir et effacer un dessin au crayon original de l’artiste De Kooning pour n’en laisser que les traces fantomatiques). Pour moi, il s’agit effectivement plus de faire apparaître que de faire disparaître. Utiliser le dessin comme mode d’appropriation pour faire parler des images imprimées. Je regarde une image imprimée, un dessin ou une planche de bande dessinée et je tente de percer un de ses secrets en cherchant où se trouve la fissure qui va me permettre de me glisser de l’autre côté de cette image et de découvrir l’autre côté du miroir. Un peu à la façon du photographe dans le film Blow-up d’Antonioni. Je découvre des détails graphiques récurrents, de petits systèmes répétitifs trahissant un mode de fonctionnement. J’ai souvent l’impression de faire une sorte de voyage d’exploration sur des terres vierges, celle de l’inconscient de l’auteur, du dessinateur de l’image auscultée. C’est extrêmement jubilatoire. »[…]

– Entretiens avec Jochen Gerner cit. vogue.fr

 
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Avec sa série Home (Ikea, 2008), Jochen Gerner reprend l’ensemble des pages d’une édition américaine du catalogue Ikea qu’il recouvre de peinture acrylique noire ou grise dans le but de vider les espaces et de faire réapparaître l’architecture des pièces, toutes les photographies mettant en scène les articles sont recouvertes d’aplats d’encre de différentes nuances de gris pour ne laisser visible que la structure des espaces de prise de vue, tandis que les articles illustrés de manière isolée sont recouverts de formes noires, donnant naissance à un tout nouveau vocabulaire de formes hybrides et insolites.

« Ce n’est pas que je sois fan de IKEA et que je lise le catalogue tous les matins, mais c’est juste que le catalogue IKEA est ce qui se vend le plus de par le monde, plus que la Bible. En fait, la maquette est la même pour tous les pays du monde. J’ai travaillé sur la version américaine. Et ça m’intéresse pour le symbole. Hergé, c’était la même chose… c’est quelque chose qui m’intéresse parce que c’est présent et important. »

– Jochen Gerner cit. Entretiens entre Jochen Gerner et Xavier Guilbert (du9.org)

 


Plus de ressources sur Jochen Gerner :

jochengerner.com
Une entrevue vidéo en 3 parties avec Jochen Gerner
Un entretiens passionnant entr Jochen Gerner & Xavier Guilbert
De nombreux textes & articles dans la rubrique presse du site de Jochen Gerner
Une visite interactive de l’exposition Une autre histoire à la cité de la bd
→ Consulter l’article de Studio Fotokino dans le cadre de l’exposition Perdre le nord
→ Consulter le mémoire de Gaby Bazin : Phylactere – L’écrit dans l’image
→ De nombreuses images de l’exposition Chloroforme Mazout (2013) à la galerie Mymonkey
De nombreuses illustrations de l’ouvrage Panorama du froid


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2 Commentaires

  1. Article très intéressant, Jochen est un illustrateur passionnant.
    J’ai juste remarqué une faute au début, il est écrit « Connut d’abord  » au lieu de « Connu d’abord ».

    • merci Tom ! 🙂 je vais essayer de la corriger bon voyage à Marseille ! 😉

      Arthur.T

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