Jad Hussein

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Photographie de couverture et de l’interview © Jad Hussein

Originaire de Beyrouth, Jad Hussein est graphiste, éditeur et également enseignant, il vit et travaille à Paris depuis 2009. Après un détour par un cursus en médecine et une maitrise en biologie il intègre l’ECV à Aix-en-Provence, à cette époque un profil plutôt orienté photographie que design graphique. Il s’intéresse au graphisme suite à la rencontre avec Matthieu Georges, graphiste puis photographe et qui deviendra par la suite Photo Editor chez Method Magazine. À sa sortie, il fonde le studio Look Specific, qui s’axe d’abord sur l’identité visuelle, puis plus intensément sur le design éditorial (magazines, ouvrages photographique, catalogues d’exposition, etc.) Parmi ses clients, on retrouvera Le musée d’art contemporain de la ville de LyonCarhartt WIPLe FRAC Centre/Val de loire, la Philharmonie de Paris et quelques éditeurs dont Paris Musées. En parallèle de son activité de graphiste, Jad entretient une proximité avec le monde du skateboard. Cela s’est exprimé ces dernières années par la conception de nombreux projets autour de cette pratique.

Salut Jad, comment vas-tu ?
Ça va super, bientôt les vacances, merci.

Comment as tu découvert le design graphique ? 
Je raconte souvent cette histoire un peu marrante car j’ai découvert le graphisme par le biais d’un ami, Matthieu Georges, avec lequel je faisais pas mal de skate et qui faisait également du graphisme à l’époque. Une fois, je suis allé chez lui et il m’a montré les logos qu’il réalisait, comment il travaillait. Comme j’étais à bloc de photographie (période koudelko-cartier-bressonesque) et qu’il était pas mal intéressé, je lui montrai en retour comment je développais mes tirages et on a échangé là dessus. Dix ans après, mes bacs sont encore chez lui et sans trop le vouloir on a fait exactement ce que faisait l’autre quand on était plus jeune… Il est devenu photographe et je suis graphiste ! Fun.

En observant ton travail, on remarque que l’édition semble être un médium récurrent, aurais-tu un livre qui t’a particulièrement marqué ? Ou un visuel qui t’a fait prendre conscience que ta pratique pouvait prendre une dimension totalement différente ?
Tout d’abord j’adore lire que ce soit des quotidiens, de la littérature, des magazines. Je crois que cela vient de ma mère qui aime cela. Elle est bibliothécaire donc elle est en plein dedans toute la journée. Je dois passer deux fois par semaine dans les mêmes librairies juste pour voir des livres. Parfois rien n’a bougé depuis mon précédent passage mais je regarde encore, je regarde des trucs différents de la fois d’avant. Des trucs de sociologie, d’ethnologie, d’histoire, d’aventure, de musique, des biographies, des classiques. Je kiffe. Pour moi le livre incarne le savoir, c’est du jus de cerveau dans un cool format. Et plus le temps passe et plus j’ai envie de lire et d’apprendre des tonnes de trucs ! Les sujets abordés dans certains rayonnages sont quasiment infinis. C’est fascinant je trouve.

Pour ce qui est d’un livre marquant en particulier la réponse n’est pas facile… là de suite je pense à un ouvrage de photos qui m’a vraiment marqué et que j’ai réussi à trouver assez récemment en plus… C’est le livre The British Landscape de John Davies paru en 2006. Ce sont principalement des photographies de paysage en noir et blanc de l’Angleterre dans les années 80, 90 qui montrent divers points de vue de la ville et de la campagne… C’est assez léché en terme d’images. J’ai vu cette série pour la première fois dans une exposition de la Photographer’s Gallery à Londres en 2008. J’étais en stage dans le coin à cette époque, et cela m’avait carrément marqué… Sans explication, je n’avais pas acheté le livre à cette occasion et ce dernier est devenu hors de prix par la suite ! Tout récemment j’ai retrouvé l’ouvrage chez le distributeur des éditions 19/80. Il était là, un peu planqué dans une petite pièce qui leur sert de remise. Ils me l’ont vendu pour pas cher, c’était trop cool de le revoir. Je peux également citer American Prospects de Joel Sternfeld qui montre des images assez incroyables des États-Unis, avec des moments plutôt cocasses, cela ressemble presque à de la street photographie mais à la chambre grand format. Je peux aussi te citer plusieurs livres de littérature de montagne, je suis assez fan de genre d’aventure alpine ou d’autres genre d’ailleurs…( qu’il compile ici  au travers de représentations photographiques. Mais pas que…) dans le dernier numéro d’Acid, j’ai écrit une chronique de lecture sur un livre qui s’appelle Naufragé Volontaire, d’Alain Bombard. C’est l’histoire d’un jeune médecin français qui décide de se laisser dériver sur un canot de sauvetage depuis les côtes sud de la France, de Monaco jusqu’au Maroc et ensuite de dériver sur tout l’Atlantique. Il voulait démontrer qu’en fait les gens qui subissent un naufrage, meurent en premier lieu à cause de la peur et la panique qu’engendre le naufrage plus que d’autres symptômes (la soif par exemple). Si on s’organise bien, on peut facilement survivre en fait ! La thèse est marrante et le récit assez drôle. N’ayant jamais eu le pied marin, cette chronique écrite me permettait en quelque sorte d’exorciser cela et également de parler d’un goût prononcé pour l’aventure immobile A.K.A l’aventure imprimée, reliée et façonnée !

En ce qui concerne le graphisme, je regardais de nombreux livres et consommais beaucoup d’images quand j’étais encore à l’école. Ça tournait pas mal autour d’images DIY, ambiance collage, etc. et notamment dans le sud où j’étudiais (ambiance iam Tous des K, période 9e concept, hort dans sa période collage chelou). Moi j’étais plus attiré par l’édition et les systèmes graphique, le travail de Ruedi Baur me plaisait par exemple. J’aimais bien le côté logique et intellectuel qu’ont pouvait retrouver dans ses travaux. Avec du recul, cette référence était évidente. J’ai davantage un profil analytique sans doute lié à mon background scientifique. J’en suis un peu revenu avec le temps, mais oui, ces raisonnements me plaisaient beaucoup. Je peux citer Non Format que j’adorais aussi, le côté très frontal, bold, l’aspect ludique et construit de leurs formes. Bien plus tard j’ai découvert le travail de Mevis & Van Deursen, Cornel Windlin, Ludovic Balland. Je peux aussi citer Karel Martens, qui, en terme de graphisme, m’a pas mal influencé avec ce côté plus jouissif dans les couleurs et les dessins, son travail typographique plutôt généreux… Mais de manière général je dirais que c’est plutôt diffus, j’ai pas d’images très précises en tête mais plutôt des combinaisons de choses qui m’ont plu. Aussi, je remarque qu’avec le temps je suis plus « lâché » dans ma façon de concevoir, j’aime les choses plus « bouillonnantes », plus chaleureuses. En opposition avec une période où j’ai pu être très « Suisse » dans mon travail, ce qui devait à nouveau bien se marier avec mon esprit cartésien. On me faisait beaucoup la remarque à l’époque : « t’es raide » !

Les tendances post année 2000 avec l’univers de Clark Magazine ou les différentes expositions de la galerie The lazy Dog en ont influencé plus d’un, quel regard portes tu sur cette période qui a mis en lumière plusieurs branches de  la « street culture » ?
Le sillage qu’a généré les Beautiful losers c’est effectivement un truc qui m’a interpellé. Je me souviens encore de l’expo à Lille si je ne me trompes pas, on y était allé avec des potes et effectivement c’était assez chouette à découvrir… On avait même skaté dans l’expo. Mais c’est surtout le livre de l’exposition qui était très intéressant, ça devenait une sorte de pierre angulaire du milieu pour les artistes qui y ont été présentés. Cela a permis l’émergence de certains, l’inscription dans des courants (celui de la photographie par ex.) pour d’autres et en a légitimé la plupart… Et pour nous, en tant que pratiquants c’était une ouverture sur des regards mais j’ai jamais été trop nerd de tout ça. Pour ce qui en a découlé, l’esprit « street culture », Clark MagazineLazy Dog, cela ne m’a jamais trop attiré, ni plu je crois. J’aime pas trop ce mélange, il y avait à boire et à manger et le regroupement sous l’intitulé underground ou « street culture » de choses très différentes quand même, me semblait inapproprié. J’aimerais bien un jour si j’ai le temps, écrire un truc dessus parce que c’est confus en général et que certains médias en font toute une histoire sans regard critique.

Tu as régulièrement travaillé pour différents magazines qui documentent l’actualité dans les sphères du skate, du snowboard et du surf. Comment expliques-tu ta relation avec ces pratiques ? Et de manière plus générale, la relation entre ces pratiques et les métiers créatifs ?
Je pense qu’il y a plusieurs aspects à traiter dans cette question, dans un premier temps, ce sont des pratiques qui restent encore relativement jeunes, il a fallu un petit peu de temps pour que les gens puissent porter un regard un peu plus critique sur cette activité. De mon côté, j’ai eu le temps de les pratiquer et j’ai pensé, quelques années après avoir commencé à travailler, être disponible pour apporter ma petite contribution à ces activités qui sont ou furent très présentes dans ma vie. La combinaison de ces deux évènements a très certainement été l’un des moteurs de la maison d’édition que nous avons montée avec mon copain Stéphane en 2010. Nous désirions regarder ces pratiques, notamment le skateboard, avec notre vision de jeunes trentenaires, qui mêlait à la fois photographie, architecture, littérature et tout un tas de choses qui nous intéressaient et qui avaient un lien avec le skate, la ville, la jeunesse. Nous savions qu’il y avait une multitude d’artistes issus du skateboard qui s’affirmait et dont les points de vue allaient au-delà de la pratique comme Ed Templeton ou le regard photographique de Jerry Hsu, celui plus construit de Bertrand Trichet ou même le travail plus « cérébral » de Raphaël Zarka. Avec les éditions 19/80 on a modestement essayé d’enquêter dans cette direction. C’était le reflet d’un moment passé à pratiquer le skateboard et d’un moment passé à le regarder avec plus de distance.

Pour ce qui est du pont entre la créativité et ces pratiques là, c’est clair que c’est une question assez vaste, mais effectivement on remarque que les populations qui sont sensibles à cette pratique développent une volonté d’expression. Je pense aussi que c’est par ce que ce n’est pas un « sport » mais plus une manière d’agir et de regarder le monde qui nous entoure, et à l’extrême une façon d’envisager la vie. Certaines personnalités vont vraiment s’exprimer que ce soit par le biais de son style, la manière de pousser sa board, des gimmicks marrants, des tricks un peu persos, des fringues, des spots favoris, etc. Après j’ai pas non plus envie de mettre ces pratiques sur un piédestal, parce que ça reste assez simple au final : tu sors de chez toi, tu sautes sur ta board et c’est cool. Il n’y a pas toujours de quoi en faire des caisses, ni des projets artistiques pertinents. Le fait d’appartenir à ce milieu ne garantit pas forcément d’être créatif ! Mais oui, vu sous le prisme de la photographie, de l’architecture, de l’écriture, du design, il y a un regard particulier porté sur le monde et certains skaters regardent certains objets différemment. Ils recherchent des spots, des angles pour filmer, du coup forcément cela dégage de nouveaux points de vue, fait émerger de nouveaux lieux.

Comme dirait Julien Glauser, le skater c’est un peu le flaneur du 19e siècle. Il éprouve son environnement. Cela crée toute une imagerie, des interactions, des façons de penser, qui sont le langage de cette pratique… un langage un peu créatif peut être. Mais bon cela s’applique à d’autres activités je pense… Faut pas faire tout un foin de cette relation « sport fun » / créativité. Je sais que plein de gens s’interrogent sur cette question, parce qu’effectivement, on retrouve pleins de graphistes, de photographes, dans ces milieux là et certains le mettent vachement en avant comme si cela donnait une crédibilité quelconque. Mais dans le milieu du graffiti, on retrouve ça aussi, ce genre de praticiens de la ville qui la regarde, l’arpente, l’imagine et la documente. En parlant de ça, ça me fait penser à Emmanuel Rey, qui vient du graffiti et qui dessine avec un trait plutôt exigeant, mais avec ce petit truc en plus un peu « sauvage » disons… On peut ici y voir un lien mais c’est fugace. De telle pratique influe forcement notre travail quotidien. Ce sont des moments plutôt intenses pendant l’ « action » et une implication à 100% du corps et de l’esprit. C’est marquant quand même. Mais c’est encore une fois une combinaison plus complexe d’influences qui préside à nos choix je pense. C’est pas si binaire que ça.

En terme de dessin de caractères typographiques, est ce que tu as une attirance particulière ?
J’avoue ne pas être très fétichiste niveau caractères typographiques, je suis pas hyper nerd. Il m’est arrivé de dessiner un peu, mais c’était plus sur du titrage et sur des intentions très simples… J’ai pas trop la prétention de bien maitriser ce domaine. Par contre j’aime ce matériel graphique. C’est très expressif sur de nombreux aspects et franchement je trouve que le choix d’une fonte peut faire ou défaire un projet. C’est le premier élément sur lequel je me penche avant d’attaquer du design. Ces derniers temps j’ai pas mal utilisé la Topol de Heavy Weight, j’aime bien ce côté un peu condensed, relax et expressif, je la trouve assez chouette. Mais autrement il n’y pas de caractère ultime pour moi. Avec le temps j’apprécie de plus en plus les sérifs. Pour Acid, et Opium également, j’ai pas mal recherché des sérifs un peu bizarres, assez marquées ou avec des sorties étranges. J’ai apprécié le caractère de Radim Peško qu’il a réalisé avec Karl Nawrot, assez marrant et atypique. Très décomplexé. Pas facile à utiliser néanmoins. Et vu qu’on aborde la question typo, cela m’a toujours plus ou moins dérangé de voir des fontes rincées avant qu’elles ne sortent. Je peux néanmoins tout à fait comprendre que les dessinateurs de caractères soit soucieux de voir leurs nouvelles fontes utilisées afin de pouvoir corriger des problèmes relatifs à leur utilisation. Mais bon c’est un peu déceptif.

Pour revenir sur l’esthétique liée à la pratique du skate, est-ce qu’une vidéo t’a particulièrement influencée en terme d’image ?
La part de Dan Drehobl dans Free Your Mind sans hésitation ! Le mec, le style, le son des Zombies, l’intro avec Trujillo (que j’adore) c’est un bon résumé du spirit de l’époque. Si on ne devait en garder qu’une, je vote pour celle-ci. La vidéo Zéro Thrill of it All était un sacré morceau aussi, mais globalement je suis pas un gros nerd de ça non plus. Et puis cela a plus influencé mon skate que mon design ! Quoique…

Un mot pour les copains ?
Cool. Je ferai un clin d’œil en premier à ceux qui m’ont permis de m’impliquer dans des projets sympas avec un peu de latitude sur le fond et la forme. Je pense à Fred Demard avec qui j’ai fait deux numéros du magazine de snowboard Opium, Bertrand Trichet avec qui on a fait pas mal de choses pour Carhartt WIP et qui m’a apporté beaucoup niveau exigence et photographie, David Turakiewicz avec qui je fais le magazine À propos, Olivier Talbot qui dirige le mag de surf Acid avec Bertrand et A Skateboarding Annual avec moi et avec qui j’échange beaucoup sur de nombreux aspects de mon travail. Je pense bien sur à Guillaume Grall et Benoit Santiard avec qui je partage mon bureau et qui m’aident à trancher au quotidien sur des questions parfois très pratiques. Le regard extérieur de toutes ces personnes m’a beaucoup apporté. Petit check à Joseph Biais, Seb Carayol, Muriel et Élise et bien sûr Romain Oudin qui a donné vie à quelques « typos à mesure » (coucou Wanja) pour moi. Peace.

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