Albert Speer – théorie des ruines

Extrait de l’essai :
La théorie des ruines d’Albert Speer ou l’architecture «futuriste» selon Hitler,
Johanne Lamoureux, 1991.

« Cet essai propose une réflexion sur les quelques pages d’Au coeur du IIIe Reich où Albert Speer, le premier architecte de Hitler de 1934 à 1942, au terme des vingt années de prison auxquelles il fut condamné à Nuremberg, présente sa théorie de la valeur des ruines. Lui-même fait de cette théorie un facteur décisif dans le pacte qui le lia à Hitler. Or cette théorie consistait à concevoir les édifices officiels du Reich en fonction des belles ruines qu’ils produiraient “ après des siècles d’abandon ”.

“ Le dessein d’Hitler était de créer des effets temporels et des témoins durables. Il avait coutume de dire que si, dans quelques siècles, son empire s’écroulait, les ruines de nos constructions témoigneraient encore de la force et de la grandeur de notre foi. Il ne lui est jamais venu à l’esprit qu’il allait rater l’une aussi bien que l’autre. Lorsque son règne s’effondra après quelques années seulement, les palais et les arènes — à ses yeux gages de l’histoire — avaient sombré aussi. ”

– Albert Speer, 1978 cit. Albert Speer: Architecture 1932-1942, p.10-

 
Notre position actuelle par rapport à l’architecture du IIIeReich, faite d’une grande proximité temporelle et d’une considérable distance idéologique, est à vrai dire la seule que la fiction ruiniste du national-socialisme, telle que nous allons l’étudier, ne se soit pas donné la peine de prévoir et d’imaginer. Nous sommes encore tout près du IIIe Reich, et pourtant nous vivons après lui, avec les conséquences que cela ne manque pas d’avoir sur le regard que nous portons vers cette architecture. Ou celle-ci s’offre désormais dans un relatif anonymat ou alors elle a connu ce que Françoise Choay qualifie d’anéantissement symbolique. Lorsque, entre ces deux extrêmes, elle existe dans un abandon révélateur, cette désaffection est encore trop légère pour se donner à lire, à même la structure des édifices, à l’aide de la théorie des ruines. Nous contemplons, là où la ruine s’annonce, comme au complexe de Nuremberg, plutôt que des voûtes effondrées, des marques qui ne sont pas à l’échelle de la démesure anticipée par la théorie de Speer: de simples meurtrissures de la pierre ou une graphie de lézardes qui n’ont rien des contours généraux échevelés ou du sublime effondrement des combles prévus par l’architecte. C’est peut-être en quoi la théorie des ruines de Speer rend particulièrement inconfortable. Elle rappelle que les grands édifices du Reich ne furent conçus, “ ni pour l’an 1940, ni pour l’an 2000 mais pour durer mille ans ”, comme le disait Hitler. Ce disant, le Führer pariait, sans le connaître, sur Le culte moderne des monuments, bien analysé dès 1903 par Alois Riegl, un autre citoyen de la ville de Linz où Hitler est né.

Albert-Speer-theorie-des-ruines-Pavillon-de-l-Allemagne-Exposition-internationale-Paris-1937

Riegl explique dans cet essai que se sont succédé depuis la Renaissance trois principaux modes de valorisation du monument: la valeur historique (monument intentionnel), la valeur artistique et, avec la modernité, la valeur d’ancienneté. Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’architecture monumentale du IIIe Reich fit l’objet, sut la base de sa valeur historique insoutenable, d’un anéantissement symbolique partiel. Aujourd’hui, des monographies comme celle de Léon Krier sur Albert Speer, tentent d’établir la réputation de cette architecture à travers l’alibi de sa soi-disant valeur artistique transcendante. On peut imaginer, sans crainte de se tromper, qu’un jour —ce jour même dont Hitler rêvait pour son patrimoine architectural— les monuments nazis ayant subsisté seront appréciés tout bonnement parce que ce sont de vieilles choses majestueuses dont la pérennité émeut et enthousiasme. Le culte des monuments, dans sa modalité moderne, n’est paradoxalement possible qu’en tant qu’il se fonde sur l’oubli, qu’en tant que chaque construction investie ne convoque jamais qu’une part infime de son histoire, quand il la convoque, nous permettant par là d’étendre à l’infini le champ des monuments possibles et d’avoir le culte léger, amoureux des aspérités de surface et de la patine poudreuse. Le pari d’Hitler s’accommode bien d’un mécanisme semblable: et c’est afin de contrer cette forme d’amnésie de la conservation qu’il est apparu et apparaît encore important à certains intervenants de raser l’héritage de monuments nazis.

Il fut un temps, comme on le trouve écrit dans l’Encyclopédie à l’article “ ruine ”, où “ ruine ne se disait que des palais, des tombeaux somptueux. On ne dirait point ruine en parlant d’une maison particulière de paysans ou de bourgeois ”. La théorie des ruines de Speer maintient cette discrimination puisqu’elle ne vise à imposer ses contraintes stylistiques, économiques et pragmatiques qu’à la seule architecture de représentation de l’État. Mais il y a d’autres raisons que cette typologie sommaire pour que se soient rencontrées, dans le cadre de la thèse que je rédigeais alors sur la peinture de ruines de Hubert Robert, la poétique des ruines de Diderot et la théorie sur la valeur des ruines d’Albert Speer.

D’entrée de jeu. telle qu’elle s’énonce dans le Salon de 1767, la poétique des ruines est liée au projet, elle est “ à faire ”, constate Diderot. Néanmoins, elle ne trouvera pas à se réaliser sous la forme que Diderot avait anticipée pour elle. Hubert Robert, jeune peintre qui portait alors le flambeau de cette promesse, a tôt fait de décevoir car il n’entend rien au genre. Malgré les réserves du critique qui le ciblent mais qu’annulent les faveurs royales et le succès commercial, Robert ne se tient pas quitte pour autant envers cette nouvelle accolade de la ruine et du projet […] »

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