A.M Cassandre

« Dubo… Dubon… Dubonnet. Qui n’a pas en mémoire cette réclame vantant les vertus du fameux apéritif – peinte dans le métro de Paris mais aussi sur les murs de bâtisses au bord des routes de France –, dont la paternité revient à un certain Adolphe Mouron, plus connu sous le nom de Cassandre ? Figure majeure de la création graphique, Cassandre (1901-1968) est l’auteur d’affiches publicitaires, de maquettes de catalogues commerciaux, de couvertures de magazine et même de caractères typographiques. »

→ Anne-Marie Sauvage cit. chroniques.bnf.fr

« Affichiste majeur de l’entre-deux-guerres, A.M. Cassandre (1901-1968), de son vrai nom Adolphe Mouron, a été loué par Blaise Cendrars ‹ de n’avoir pas seulement été un peintre, mais surtout un des plus fervents animateurs de la vie moderne : le premier metteur en scène de LA RUE ›.

Dubo Dubon Dubonnet, 1932Cassandre-Dubonnet-1932

A.M Cassandre débute en 1923: il adopte rapidement une méthode qu’il qualifie de ‹ géométrique et monumentale ›. Ses affiches pour les trains (Nord Express, L’Etoile du Nord) et les paquebots (Le Normandie ou L’Atlantique) exaltent le monde moderne, comme en écho au Manifeste futuriste du début du siècle. Purisme, cubisme, surréalisme ont influencé sa création. Empruntant aussi à la photographie ou au cinéma, notamment la technique du gros plan, ses compositions épurées magnifient les objets (cigarettes Celtiques, chaussures Unic…) tandis que ses personnages prennent la forme de silhouettes stylisées (Dubo, Dubon, Dubonnet ou Triplex). Dans les années 1920-1930, Cassandre partage l’enthousiasme d’un Blaise Cendrars qui célèbre alors la publicité comme ‹ la fleur de la vie contemporaine › »

→ cit. dossier de presse exposition A.M Cassandre

« L’affiche exige du peintre un complet renoncement. Il ne peut s’exprimer en elle; le pourrait-il, il n’en aurait pas le droit. La peinture est un but en soi. L’affiche n’est qu’un moyen de communication entre le commerçant et le public, quelque chose comme le télégraphe. L’affichiste joue le rôle du télégraphiste : il n’émet pas de message, il les transmet. On ne lui demande pas son avis, on lui demande d’établir une communication claire, puissante, précise… Une affiche doit porter en elle la solution de trois problèmes : optique, graphique, poétique. »

→ Cassandre cit. Notes, 1935.

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« La peinture est un but en soi. L’affiche n’est qu’un moyen de communication, un moyen de communication entre le commerçant et le public, quelque chose comme le télégraphe […]. On ne lui demande pas son avis, on lui  demande d’établir une communication claire, puissante, précise. […] Mais si l’affichiste emploie les moyens du peintre, ils cessent d’être pour lui moyens d’expression individuelle, pour devenir langage anonyme, une sorte de code international, l’alphabet Morse du télégraphiste. Un jour peut-être ce télégraphiste aura-t-il à transmettre un SOS. Ce jour-là, sans doute malgré lui, son message emportera dans son angoisse un peu de lui-même. Mais à l’autre bout du monde, dans le tumulte de la ville, à travers la voix tonitruante, informe, inhumaine du haut-parleur, qui donc pourra percevoir les battements de son cœur?»

→ Cassandre cit. Faire du graphisme c’est faire le graphiste, Pierre Bernard

« L’affiche n’est pas un tableau. C’est avant toute chose un mot. C’est le mot qui commande, qui conditionne et anime toute la scène publicitaire. Ce mot autour duquel tous les éléments graphiques s’ordonnent, ce mot a seul le pouvoir de donner à l’affiche son unité et sa signification. »

→ Cassandre cit. 4c.ac-lille.fr

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« En 1927, la fonderie Deberny & Peignot présenta le caractère Bifur, conçu par Cassandre à la demande de Charles Peignot, qui écrivit : ‹ Après plusieurs contacts et de nombreuses conversations, l’un comme l’autre influencés par les théories de Kandinsky et l’esprit de l’école de Dessau. convaincus que la création typographique pouvait elle aussi s’épurer, nous avons été d’accord pour entreprendre le Bifur […]. C’était là une rupture quelque peu scandaleuse dans un art et un milieu particulièrement traditionaliste, qui démolissait quelques tabous et eut ce mérite de nous libérer nous-mêmes. › (Charles Peignot, Cassandre et la typographie, Médecine de France, n° 198, 1969.) Ce texte est révélateur. L’alphabet Bifur apparaît comme une innovation d’un fort intérêt sur le plan esthétique, malgré son échec commercial. Il faut toutefois préciser qu’il s’agit d’un caractère pour des titres, dessiné uniquement en majuscules, nettement orientées vers un usage sur affiches. Ainsi, à l’époque où l’avant-garde recommandait un recours idéologique aux minuscules, les majuscules étant les signes d’une hiérarchie dominatrice, le tandem Peignot-Cassandre prit le contre-pied. Il préféra, suggère Roxane Jubert, une typographie attachée au passé et soucieuse de grandeur.

« Considérons d’abord une idée parallèle et plus simple : les yeux des lecteurs sont habitués depuis deux siècles aux caractères à fort contraste (les plus typiques étant le Didot et le Bodoni). Poussons à son extrême l’idée que l’oeil ne voit que les pleins et supprimons les déliés. On obtient (…) un caractère disons extrémiste au premier degré. Or, l’extrémiste du Bifur est plus subtil et plus avancé. Les éléments maintenus ne sont pas seulement les temps forts de l’écriture, ce sont les parties irréductibles des signes eux-mêmes. Expérience doublement instructive : elle pousse le dépouillement moderniste vers sa limite. »

→ Marcel Jacno cit. A.M. Cassandre, l’architecture, l’art que je préfère à tous les autres

Présentées en 1937, les premières épreuves d’un nouveau caractère de Cassandre allaient confirmer ce parti pris. Il s’agit d’une création originale … baptisée Peignot ! Pour réaliser cette fonte, l’audacieux dessinateur a choisi d’assembler minuscules et majuscules dans un seul alphabet. Il l’a fait en privilégiant délibérément les formes majuscules. Son argumentation: ‹ De toute évidence, un texte en capitales est moins lisible qu’un texte en bas de casse. Pourquoi ? Mais uniquement parce que le mot prend une forme rectangulaire monotone qui n’offre à l’œil aucun point de repère. Or l’œil saisit la silhouette d’un mot, voire d’un groupe de mots; il n’épelle pas chaque lettre, il ne décompose pas le mot en lettres, ce qui, au contraire, est le fait du correcteur. Cette habitude que l’œil a prise des longues du haut et du bas est de celles qui doivent être respectées, ce qui explique que dans le Peignot nous avons conservé ces auxiliaires indispensables à une lecture facile. ›

« Je n’ignore pas que la science expérimentale vient de conclure contre les capitales en faveur des ‹ bas de casse ›, plus lisibles que les premières. Mais je reste indéfectiblement attaché aux majuscules. Selon moi, la minuscule n’est qu’une déformation manuelle de la lettre monumentale, une abréviation, une altération cursive imputable aux copistes. »

→ Cassandre cit. Interview, L’Affiche, décembre 1926, n.p.

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On comprend mieux la démarche de Cassandre – à laquelle son patron n’est peut-être pas étranger: aller dans le sens de la modernité (en coulant capitales et bas de casse en un alphabet unique), tout en se gardant de heurter les traditionalistes attachés à la capitale romaine. C’est-à-dire en restant fidèle à la tradition française. Mais Cassandre semble avoir, lui aussi, perdu son pari. Le Peignot fut qualifié de ‹ caractère mort-né ›. Pourtant il réapparaît parfois dans des imprimés, tout en perdurant en plein Paris, au fronton du Palais de Chaillot.»

→ Roger Chatelain cit. La typographie suisse du Bauhaus à Paris

« En 1930, l’année suivant la diffusion du Bifur, Cassandre propose l’Acier. Ce caractère de titrage proposant deux variantes – l’Acier Noir et l’Acier Gris – est dessiné pour accompagner l’image photographique. Le texte de présentation du caractère se veut particulièrement technique. «L’Acier constitue en typographie une innovation d’une inappréciable utilité : son emploi vous sera précieux pour la publicité et les travaux de ville. Dans les journaux, il sera plus indispensable encore car il a été conçu sous un double aspect pour accompagner la gamme des nuances de la photogravure. Aux effets de noir et blanc du zinc-trait, coopère Acier Noir, avec son contraste hardi. Aux grisés de la simili, par contre, l’Acier Gris, avec sa teinte délicat, vient pour la première fois en typographie apporter un complément harmonieux. Toutes les revues, tous les catalogues comportant une illustration photographique trouveront dans le caractère Acier un élément certain d’élégance typographique.»

À nouveau, cette création typographique ne connaît, malgré son intention manifestement commerciale, qu’un succès très relatif. Ainsi, Jérôme Peignot considère que «ce caractère a trouvé son application la plus appropriée avec le superbe annonce publiée par la firme qui l’édita. (…) ici, les traits sont noirs et fins, là, rouges et gras ; ici, pleines, les lettres A et C font contrepoids ; là, ce sont les plus épaisses des lignes noires. Et puis, tandis que de couleur en couleur, ou de noir en noir, on progresse dans l’analyse, le moment arrive où tout se brouille, et on se contente, non seulement de se laisser prendre par le seul plaisir de voir mais aussi de se bercer de l’illusion de ne plus savoir de quoi l’ensemble est fait.»

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En dépit de l’importance de sa carrière de peintre de théâtre, Cassandre entreprend, en 1958, la réalisation d’un alphabet de machine à écrire pour Olivetti, le Graphika 81. Cassandre ayant à répondre à de nombreuses contraintes techniques, la marge de manœuvre de cette création est bien plus réduite que celle des caractères d’imprimerie. Ainsi, du fait de la largeur fixe des tiges, il donne à l’ensemble des lettres du caractère une même chasse : l’empattement de la lettre l tente de compenser l’étroitesse du signe, tandis que le m se ramasse sur lui-même. De plus, il anticipe les inévitables altérations du dessin inhérentes à la frappe et au ruban de la machine à écrire. Il conçoit un dessin de lettre légèrement déformé qui tient compte du traitement qu’il subira. D’autres difficultés surviennent, telles que la courbure du marteau qui doit porter deux lettres, la nécessité de gagner toujours plus de place – notamment pour la correspondance par avion – et surtout de ne pas trop réduire l’œil des lettres pour éviter le bouchage sur le papier pelure.

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Durant les dernières années de sa vie, Cassandre se consacre à la création de son ultime caractère, le Cassandre. Sa première particularité est d’être conçu avant tout pour la composition mécanique et photo-électrique. Cette destination lui permet de s’affranchir de la ligne inférieure, auparavant imposée par l’interligne d’un caractère mobile. Cassandre choisit alors de construire l’ensemble des lettres sur un axe horizontal unique, faisant référence à une des lois premières de l’architecture. Ainsi, ce caractère propose, non pas une forme nouvelle de dessin de lettres, mais une conception singulière de l’écriture imprimée. […] »

→ Antoine Stevenot cit. A.M. Cassandre l’architecture, l’art que je préfère à tous les autres

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Plus de ressources sur A.M Cassandre:

cassandre.fr
→ Consulter A.M. Cassandre l’architecture, l’art que je préfère à tous les autres d’Antoine Stevenot
→ Consulter Une affiche qui a du tranchant, Pierre Fresnault Deruelle
Un dossier de presse très complet retraçant et analysant son œuvre
→ Consulter La typographie suisse du Bauhaus à Paris, Roger Chatelain
→ De nombreux articles sur Persee.fr :
A. M. Cassandre ou l’autobiotypographe
Les Peignot : Georges, Charles
Dubonnet par Cassandre ou comment gagner des couleurs
Cassandre, Miniwatt : un blason de la modernité
→ Différents articles sur brainpickings.org, advertisingtimes.fr, rietveldacademie.nl, planete-typographie.com
Consulter le specimen du Bifur (version anglaise)
Télécharger la typographie Cassannet réalisée par Atipo en hommage à Cassandre

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